CHAPITRE PREMIER
la garde nationale regrettaient amèrement la chute de la dynastie d'Orléans à laquelle ils avaient de fait tant contribué. Après les désordres de Juin, les troupes bivouaquèrent pendant un mois sur les boulevards : sur le boulevard du Temple avec ses sept théâtres; sur le boulevard Poissonnière presque en face du Gymnase ; sur le boulevard Montmartre en face des Variétés ; sur la place de la Bourse, vis-à-vis du Vaudeville. Les nouveaux maîtres n'entendaient pas être tournés en ridicule; ils insinuaient plutôt qu'ils n'avançaient que les insultes lancées de la scène avaient grandement poussé à l'insurrection; ce que voyant, la bourgeoisie déjà fort contrite, ne tenant pas, au surplus, à entendre par ordre « l'éloge des sauveurs du pays », la bourgeoisie garda son argent en poche et déserta les théâtres.
L'Assemblée constituante dut se résigner à octroyer une indemnité aux directeurs; mais comme, d'une part, la troupe ne pouvait pas camper éternellement sur la voie publique, et que, d'autre part, le gouvernement trouvait dur de voter sur ses fonds des subsides à ses ennemis tandis que ses partisans en réclamaient à grands cris jusqu'au dernier centime, la stricte surveillance se relâcha quelque peu. Clairville sut le premier mettre à profit ce nouvel état de choses; il donna le 28 novembre 1848 : La propriété, c'est le vol, sorte de parodie de la célèbre phrase de Proudhon ; car il est plus que douteux que ce dernier l'ait jamais prononcée dans le sens où la prend notre auteur. Néanmoins, rien n'est illogique comme la peur, et, en conséquence, tout Paris courut entendre la pièce , dans l'espoir sans doute de lui voir produire un effet salutaire sur ceux qui pouvaient être tentés de prendre au pied de la lettre l'axiome du philosophe.
La propriété, c'est le vol, extravagance socialiste en trois actes et sept tableaux; telle était la teneur de l'affiche. La scène du premier tableau représente
i6 UN ANGLAIS A PARIS.
les jardins d'Éden. Le Serpent, ou l'Esprit du mal, déclare la guerre à Adam qui personnifie le principe de la Propriété. Le Serpent avec ses larges lunettes était, à n'en pas douter, la caricature voulue de Proudhon.
Au tableau suivant, Adam, par une sorte de métempsycose, est devenu Bonichon , Parisien du dix-neuvième siècle, propriétaire d'immeubles. Le Serpent, qui n'a pas abandonné ses lunettes, s'est également transformé en adversaire moderne de toute propriété. Nous sommes en février 1848. Bonichon et quelques bourgeois de ses amis, en train de festoyer en l'honneur des nouveaux projets de réforme , sont plongés tout à coup dans l'effarement le plus complet par l'apparition du Serpent. Celui-ci leur annonce que la République s'est insinuée dans les bonnes grâces de la Réforme, s'est cachée sous son manteau, et finalement vient d'être proclamée. La scène suivante nous porte à l'année 1852 (postérieure de quatre ans à la représentation de la pièce) , où le droit de chacun à vivre du travail de ses mains a pris force de loi. Bonichon est assailli et persécuté par une bande d'ouvriers, artisans et autres, qui insistent pour travailler pour lui, qu'il le veuille ou non. Le vitrier brise ses fenêtres pour l'obliger à faire placer des vitres neuves. Le peintre, partant du même principe, arrache les papiers de tenture pour les remplacer. Le cocher de fiacre jette Bonichon dans sa voiture, le véhicule pendant quatre heures et se fait payer intégralement. Un dentiste, imitant les façons de Pierre le Grand avec les courtisans, maintient de force sur une chaise le malheureux Bonichon et opère sur ses molaires ; mais arrêtant là son imitation de l'autocrate russe , il réclame de bons honoraires. Une douzaine de modistes et de couturières envahissent l'appartement, chargées de robes et de chapeaux pour Mme Eve Bonichon, qui n'élève, elle^ aucune objection contre cet appel violent à sa clientèle.