‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 61 sur 200 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pas le peuple seulement, mais la nation entière qui est profondément indignée et écœurée des résultats de cette malheureuse guerre. On les commente partout et dans le même esprit. On dit que c'est la faute de...

— La faute de qui?... reprit Napoléon. Nouveau silence de M. Hyrvoix.

— La faute de qui? insista Napoléon.

— Sire, balbutia M. Hyrvoix, du temps de Louis XVI on disait : « C'est la faute de l'Autrichienne... »

— Oui, continuez.

— Sous Napoléon III, on dit : « C'est la faute de l'Espagnole. »

Ces mots s'échappaient à peine des lèvres de M. Hyrvoix qu'une porte donnant sur les appartements intérieurs s'ouvrit brusquement et que l'Impératrice parut sur le seuil. « Elle avait l'air d'une superbe furie », dit M. Hyrvoix à son ami, de qui je tiens toute l'histoire. « Elle était en robe de chambre blanche, ses cheveux flottant sur les épaules, ses yeux lançaient des flammes. » Sifflant plutôt que parlant, elle bondit vers moi, et si ridicule que cela puisse paraître, elle me fit peur. « Répétez, s'il vous plaît, ce que vous venez de dire, monsieur Hyrvoix », murmura-t-elle d'une voix entrecoupée et rauque de colère.

— Certainement, madame, répliquai-je, puisque je suis ici pour dire la vérité, et, comme tel, Votre Majesté me pardonnera. Je disais à l'Empereur que les Parisiens parlent aujourd'hui de l'Espagnole comme ils parlaient, il y a soixante-quinze ou quatre-vingts ans, de l'Autrichienne.

— L'Espagnole! l'Espagnole! s'écria-t-elle trois ou quatre fois par saccades, — et je voyais ses poings fermés. — Je suis devenue Française, mais je montrerai à mes ennemis que je puis être Espagnole à l'occasion.

Là-dessus, elle disparut soudain, comme elle était

venue, sans tenir compte de l'Empereur, qui avait avancé la main pour la retenir. Quand la porte se fut fermée sur elle, je me tournai vers Napoléon :

— Je suis plus que navré, Sire, d'avoir parlé.

— Vous avez fait votre devoir, répliqua-t-il, et il me serra la main.

Rien de plus vain, il est bien certain, en la circonstance, que les menaces de l'Impératrice, car ces ennemis auxquels elle voulait prouver qu'elle savait être Espagnole à l'occasion, ces ennemis étaient légion. Toutefois, elle trouva un bouc émissaire dans l'honnête agent qui, comme le lui ordonnaient les fonctions dont il était chargé, avait franchement averti l'Empereur du mal qu'on disait d'elle, et M. Hyrvoix fut rBommé receveur général du Jura. C'était l'exil en province.

Ce système d'ostracisme frappait indistinctement tous ceux qui avaient le malheur d'ofïenser l'Impératrice. Et la moindre divergence d'opinion sur le sujet le plus frivole constituait à ses yeux une offense; aussi, en peu d'années, les soi-disant conseillers de l'Empereur ne furent-ils plus que de simples automates manœuvrant selon le bon vouloir de l'Impératrice et d'après sa seule volonté. Les hommes qui se permettaient d'avoir une pensée indépendante étaient éloignés, à moins qu'ils ne préférassent se retirer spontanément du voisinage de la cour, en haine d'une tyrannie fondée non pas, comme celle de Catherine II ou d'Elisabeth, sur des facultés intellectuelles supérieures, mais sur les fantaisies capricieuses d'une femme qui ne se distinguait, en somme, moralement, de la vulgaire moyenne de son sexe que par une vanité excessive et une ambition démesurée.

Et comme rien plus que l'injustice n'engendre l'injustice, les hommes qui auraient pu sauver le second Empire quand sonna l'heure de la détresse, une fois

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