CHAPITRE V
jetés dans l'opposition, se laissèrent aveugler par le ressentiment au point de ne plus établir de distinction entre la France et ceux qui l'avaient entraînée à sa ruine.
De crainte d'être taxé d'exagération, je n'en citerai qu'un exemple parmi tant d'autres. Un soir, au cours de ces charades dont j'ai déjà parlé, quelques-uns des acteurs des deux sexes jetèrent littéralement dans leur dialogue improvisé leurs bonnets par-dessus les moulins . Un jeune colonel, grand favori de l'Empereur etdel'Impératrice, sans être pourtant ni hypocrite ni collet monté, se déclara fort choqué qu'on se permît une pareille licence en présence des souverains. La critique, tout honnête et voilée qu'elle était, n'en atteignait pas moins l'Impératrice pour sa tolérance illimitée à cet égard ; aussi prit-elle sans hésiter le parti des coupables. « Vous n'êtes pas content, colonel; eh bien! je m'en fiche, m'en refiche et m'en contre-fiche. »
L'Empereur se mit à rire et applaudit à cette sortie. Le colonel comprit à demi-mot et ne reparut plus à la cour.
Peu après, il partaitpour Mexico, oii ceux quile virent à l'œuvre s'accordèrent à reconnaître en lui, non seulement un officier de valeur, mais encore le seul de toute l'armée française qui fût capable de manœuvrer de grandes masses. Néanmoins, lorsque éclatalaguerre de 1870, il était toujours colonel et ne reçut aucun grandcommandement. Les républicains, à cet égard, se montrèrent, pour une fois, plus sages que leurs devanciers ; il occupe , à l'heure actuelle , une hau te situation dans l'armée , et l'avenir lui en réserve une plus élevée encore. Ce fut lui qui conseilla à Bazaine, au commencement du siège de Metz, de laisser dans la ville vingt ou trente mille hommes pour la défense de la forteresse et de faire avec le reste une trouée à travers les lignes ennemies. D'après les meilleures autorités de l'état-major général allemand,
l'avis, s'il eût été suivi, eût singulièrement changé l'état des affaires. Je n'ai pas l'intention de m'étendre sur la carrière de cet officier et sur ses capacités; je n'y ai fait allusion que pour bien prouver que, une fois sa rancune éveillée , Eugénie faisait bon marché de toute autre considération, même patriotique, et tenait systématiquement, quel que fût d'ailleurs leur mérite , ses adversaires à l'écart ; car je dois ajouter que ce jeune colonel, lors de la scène précitée, s'était déjà affirmé comme un stratégiste de premier ordre.
Onabeaucoup vanté la charité de l'Impératrice; mais, à parler franc, cette charité, parfois aussi aveugle que ses colères, était pour ainsi dire sporadique, fortement imprégnée d'ostentation théâtrale et trop souvent provoquée par une sorte de sentimentalisme faux, plutôt que par une compassion vraiment sentie. Malheur pourtant à celui ou à celle qui se serait aventuré à insinuer quelque doute sur l'opportunité de ces manifestations charitables.
Le préfet de police était, à cette époque, M. Boittelle, très digne homme, doué d'un grand bon sens et d'une honnêteté parfaite. Appartenant à la classe moyenne, il s'était affranchi de la vulgaire cupidité qui la caractérise si fréquemment en France, et après avoir quitté l'armée avec le grade de sous-officier, il s'était installé dans une petite ferme que lui avaient laissée ses parents. Or, il advint que M. de Persigny, qui s'appelait alors simplement Fialin, ayant été sous-officier au même régiment, et se trouvant un jour dans le Nord, après l'avènement de l'Empire, s'imagina de venir rendre visite à son ancien camarade. J'ai beaucoup connu M. Boittelle, je connais son fils, avec lequel j'ai conservé les plus amicales relations. Je suis convaincu que M. Boittelle ne sollicita ni place ni honneurs de celui qui était alors le tout-puissant favori de l'Empereur; néanmoins, Persigny appela peu après son ex-compa-