CHAPITRE V
gnon d'armes à la sous-préfecture de Saint-Quentin. Les émoluments, même pour l'époque, n'avaient rien d'opulent, mais M. Boittelle n'était, en somme, qu'un petit fermier, et la promesse d'un prompt avancement put l'encourager à quitter pour cette maigre situation son paisible foyer. Bref, à la suite de multiples promotions, il arriva enfin à la préfecture de police de Paris.
En l'occurrence, le choix se trouva bon. J'ai vu à l'œuvre bien des préfets de police, et, entre autres, M. de Maupas, mon ami personnel, qui opéra la nuit du coup d'État; mais aucun ne m'a semblé fait pour ce poste ardu comme M. Boittelle. Sans être lettré ni savant, et sans avoir reçu une éducation brillante, il était essentiellement homme du monde dans la meilleure acception du mot. Très strict sous le rapport de la discipline, il ne se montrait pourtant pas d'une sévérité outrée, et faisait preuve d'une grande tolérance pour les faiblesses de notre société moderne. A la fois soldat et philosophe, ces deux personnalités étaient si bien fondues en lui que nul n'aurait pu dire où commençait l'une et où finissait l'autre. M. de Maupas, pénétré parfois à l'excès de sa propre importance, était trop fonctionnaire. Sa participation heureuse au coup d'État lui avait donné une opinion exagérée de son talent spécial pour « empoigner les gens ».
Un Anglais de mes amis, à qui je l'avais présenté, résumait ainsi, et non sans justesse, ses prétentions : Maupas est comme cet agent de police qui, ayant arrêté sans aide une femme de soixante ans, s'en vantait hautement, ajoutant qu'il eût agi de même, sa prisonnière eût-elle eu quatre-vingts ans.
Si bon cœur qu'eût M. Boittelle, il ne savait faire montre d'aucune sympathie pour cette philanthropie banale dont l'Impératrice, en revanche, semblait parfois éprouver de véritables accès : bien en cela de la race de la grande dame espagnole qui fit élever un monu-
ment sur la tombe d'un taureau au supplice duquel elle avait applaudi dans l'arène avec une sorte de frénésie.
C'est ainsi qu'elle exprima un jour à M. Boittelle le désir de visiter Saint-Lazare. Nous n'avons rien, en Angleterre, d'analogue à cette institution. La misérable femme qui, la nuit tombée, rôde dans nos rues est, sauf dans quelques villes de garnison, tacitement ignorée par nos législateurs, et, lorsqu'elle transgresse la loi commune , traitée par nos magistrats comme tout autre membre de la société. Nous n'avons pas d'établissements où le cancer moral morde plus profondément encore dans la chair et le cœur de ceux qui en souffrent par le fait même de l'isolement auquel on les soumet; nous n'avons pas de système qui, en donnant au vice une sorte de consécration officielle, ferme, pour ainsi dire, à la créature déchue toute entrée dans la voie meilleure d'une vie réformée, qui conserve à jamais comme marque d'infamie sur un registre infernal les noms de malheureuses que le besoin seul souvent a poussées à s'y faire inscrire. Dieu en soit loué, nous n'avons pas de Saint-Lazare !
M. Boittelle connaissait assez l'état intellectuel et moral de la plupart des pensionnaires de cette triste maison, pour ne nourrir aucune illusion sur le bénéfice qu'elles pourraient retirer de la visite isolée d'une personnalité aussi haute ; et, d'autre part, il sentait fort bien qu'une curiosité morbide, très habilement dissi mulée sous le masque de l'intérêt, était le seul mobile de la démarche de l'Impératrice.
Le respect même qu'il portait à sa souveraine le faisait hésiter à l'exposer inutilement à une insulte sinon probable, au moins possible; il considérait donc la visite projetée comme tout à fait inopportune. Sachant bien qu'il serait absolument oiseux de développer à l'Impératrice, pour la faire renoncer à son dessein, ces raisons inspirées par une sagace philosophie, il se
chapitrp: V. 12s
r^'sûlut à adopter, en cette occasion, le franc parler du soldat : « Quels que soient, madame, vos sentiments de charité pour celles qui souffrent là, lui dit-il, votre place n'est pas au milieu d'elles. » Si brusque que fût la réponse, une minute de réflexion devait suffire à la })lus pointilleuse des femmes pour démêler que son interlocuteur n'avait en rien l'intention de l'offenser. L'Impératrice en jugea autrement, et se redressant de toute sa hauteur : « La charité peut aller partout, monsieur, répliqua-t-elle. Vous voudrez bien m'accompagner demain à Saint-Lazare. »
Je désire parler aussi brièvement que possible des pensionnaires de ce sombre édifice du haut du faubourg Saint-Denis, mais la simple honnêteté m'oblige à convenir qu'une fois incarcérées, et si elles se conduisent bien, — à leur point de vue, naturellement, — ces malheureuses ne sont pas traitées avec une dureté inutile; j'irai plus loin, et je dirai même qu'on use envers elles de plus de douceur qu'avec les prisonnières des autres établissements pénitentiaires. Cette méthode d'indulgente pitié est due à la présence de ces anges de douceur qu'on appelle les Sœurs de charité (i). Elles sont là, nombreuses, patientes, sans grief personnel à venger sur leur propre sexe ; aussi ne regardent-elles pas ces créatures tombées comme le feraient peut-être d'anciennes et moins heureuses rivales, et ne sont-elles, par conséquent, jamais tentées de leurappliquer en gestes, en actes ou en paroles, un impitoyable vœ victis !
Pendant mon long séjour à Paris, j'ai été autorisé deux fois à visiter Saint-Lazare, et je puis sincèrement affirmer que, si les lois qui y relèguent ces femmes constituent une injure flagrante à la civilisation du dix-
(i) Ce ne sont pas les Sœurs de charité proprement dites qui sont à Saint-Lazare (quoique leur berceau y soit), ce sont les Sœurs de Marie-Joseph. {Note du Traducteur.)
neuvième siècle, la façon du moins dont ces lois sont appliquées n'a rien de brutal. Cela ne veut pas dire, à coup sûr, que les pensionnaires y couchent sur des lits de plume, ni que leur nourriture soit d'une délicatesse exquise ; mais leur bien-être matériel y est assuré. Toutefois l'Impératrice, dans un élan de sentimentalité fort déplacée, s'étonna que leurs repas quotidiens se terminassent sans dessert et en fit la remarque d'un ton de reproche. M. Boittelle, dont le bon sens avait été mis à une rude épreuve depuis le commencement de la visite, ne put réprimer un sourire : « Vraiment, madame, dit-il, vous permettez à votre bonté de faire taire votre raison. Si elles ont du dessert, que donnerons-nous aux honnêtes femmes? »
Le lendemain, M. Boittelle était nommé sénateur, c'est-à-dire privé de ces fonctions de préfet de police qu'il avait si bien remplies, de ce poste dans lequel il avait fait tant de bien et si discrètement. Lorsqu'il revit l'Impératrice bien des années après, la dernière heure de l'Empire avait sonné; ce fut en vain pourtant qu'il essaya de vaincre le ressentiment qu'elle lui gardait encore pour sa brusque franchise.
Et cette femme qui s'apitoyait sur le manque de dessert au réfectoire de Saint-Lazare pouvait, à la fin de la chasse, sauter délibérément de son cheval, plonger la lame acérée d'un couteau dans la gorge d'un cerf pantelant, et se réjouir à la vue du sang. Maints témoins de ces exploits cynégétiques en avaient conclu qu'à l'heure du danger elle saurait hardiment tenir tête aux ennemis de sa dynastie comme aux siens propres. Je n'ai pas besoin de souligner ici la profondeur de leur méprise. Chacun sait comment elle se déroba au moment suprême, tandis que la princesse à qui elle s'était flattée d'enseigner les manières de la cour, la princesse Clotilde, sut partir, elle, en reine, dans son landau découvert et précédé d'un courrier.