‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 64 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un sculpteur et son modèle. — Les funérailles de Cortot. — Sympathie de David d'Angers pour la Grèce. — Le monument de Marco Botzaris. — Un complot contre David; son modèle lui sauve la vie. — Triste voyage en Grèce. — Révélations de Canler sur les dessous de la police parisienne. — Exil et mort de David. — Encore le modèle ; sa mort à la Charité.

Au sujet du traitement infligé à Paris aux « femmes déchues », je citerai l'anecdote suivante, qui emprunte un intérêt particulier à la personnalité d'un de ses principaux acteurs.

Le sculpteur Cortot mourut en 1843; j'assistai à ses funérailles, et, en suivant le convoi à pied, comme il était d'usage à cette époque, je me trouvai à côté d'un des plus grands artistes que la France, je pourrais dire le monde entier, ait jamais produits : c'était David d'Angers. On ajoutait à son nom patronymique celui de sa ville natale, pour le distinguer de son célèbre homonyme, le peintre David. J'avais fait, un an plus tôt, la connaissance du grand sculpteur dans l'atelier de Delacroix. Tout à coup, tandis que le cortège longeait le quai Malaquais, je vis mon compagnon tressaillir violemment et quitter soudain la file du deuil. Ce ne fut que pour un instant, et il reprit bientôt place auprès de moi : mais je ne pus moins faire que de remarquer son trouble. Lui-même démêla sans doute sur ma physionomie la muette expression de mon intérêt, car, sans que

je lui fisse aucune question, il me dit spontanément : « Ce n'est rien. Je viens d'apercevoir une femme qui m'a sauvé la vie, et à en juger par sa mise et ses allures, elle doit être fort misérable , mais au moment où j 'allais la rejoindre elle a disparu. Je crois deviner ce qui l'amenait ici, et je prendrai demain de plus amples informations, bien que ce soit, j'en ai peur, une démarche inutile. » Je me tus un instant, quoique ma curiosité fût fort éveillée, car, je le répète, le monde artiste retentissait alors du nom de David d'Angers.

— Je ne savais pas, repris-je enfin, que vous ayez jamais couru un tel danger.

— Peu de gens le savent, répondit-il tristement; car cela date de bien des années, lorsque vous étiez encore un enfant. Je vous raconterai tout cela à notre prochaine entrevue.

Une semaine plus tard environ, je quittais un soir le Café de Paris pour aller au bureau de tabac du coin de la rue Laffitte, lorsque je me heurtai au célèbre sculpteur. Le temps était très doux, nous nous assîmes devant Tortoni, et il me narra cette histoire que je rapporte aussi textuellement que me le permet un intervalle de plus de quarante années.

« S'il était besoin, commença-t-il, de m'excuser auprès d'un Anglais, d'avoir partagé ce philhellénismequi abrégea la vie de Byron, je pourrais dire que j'ai sucé avec le lait le principe de l'indépendance nationale, car je suis né en 1789. Quoi qu'il en soit, lorsque Marco Botzaris succomba à Missotonghi, je me promis de lui élever, autant du moins que me le permettraient mes talents, un monument qui fût digne de son héroïque patriotisme. J'étais tout à la fois assez jeune pour être enthousiaste et assez présomptueux pour m'imaginer que je créerais quelque, chose d'absolument inédit. Vous en avez vu le dessin, vous pouvez donc juger dans quelle mesure j'ai réussi. Toutefois, l'idée même delà

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