CHAPITRE VI
composition, quoique originale, ne fut pas, je dois l'avouer, le produit de ma seule imagination. Je sus sans doute saisir toute la poésie du sujet lorsqu'il se présenta inopinément à moi et l'adapter à mon œuvre; mais la frêle jeune fille, couchée sur le tombeau de Marco Botzaris et traçant du doigt son nom, me fut suggérée par une scène à laquelle j'assistai un jour au Père- Lachaise. Je vis une enfant inclinée sur une tombe et s'efforçant d'en déchiffrer l'inscription. Ce fut tout. Mais de cette minute, mon œuvre prit corps dans mon esprit; il ne me manquait plus que l'enfant idéale. La fillette entrevue au cimetière ne pouvait me servir de modèle, en admettant même, et rien n'était moins probable, que ses parents consentissent à la laisser poser; c'était, à n'en pas douter, « la petite demoiselle » d'une riche famille bourgeoise ; en outre , bien nourrie et potelée, elle ne pouvait avoir plus de sept à huit ans. Il me fallait, au contraire, une adolescente, presque une femme; tous ses traits et tous ses membres devaient témoigner du mystérieux travail de transition qui s'opérait en elle. N'était-elle pas destinée à représenter, à l'observateur le plus indifférent, les souffrances engendrées par la lutte contre l'oppression pour la liberté? Penchée sur la tombe de Botzaris, elle semblerait scruter la pensée du grand patriote et recueillir ses aspirations ; elle symboliserait la Vie arrachant à la Mort son secret.
« Telle était ma pensée, et pendant nombre de jours je me creusai la tête pour découvrir parmi mes modèles un type capable de l'incarner physiquement et moralement. Recherches vaines; les grisettes de la rue de Fleurus et du quartier Latin, en dépit de ce qu'en ont écrit les poètes et les romanciers de l'époque, n'étaient rien de moins que l'incarnation visible d'un sentiment sublime ; les amertumes et les douleurs que doit entraîner une passion romanesque et méconnue, ne ternis-
salent pas du moins la fraîcheur de leur teint et n'influaient nullement sur la rondeur de leurs contours. C'étaient de fringantes créatures, et tout le dénotait en elles au premier coup d'œil. J'avais confié à quelques amis cet objet constant de mes préoccupations, et l'un d'eux m'envoya un jour un modèle qui lui avait paru réaliser l'idéal que je rêvais. La tête était certainement superbe, je n'ai jamais vu comme traits un ensemble plus parfait de beauté classique ; mais d'expression, point; de plus, le buste opulent de la donzelle semblait prêt, dans sa luxuriance, à faire éclater victorieusement son mince corsage. Je lui dis aussitôt qu'elle ne pouvait me convenir, et lui développai mes raisons. « Monsieur ne peut pourtant pas exiger, me répliqua-t-elle lestement, que je tombe en consomption pour deux francs cinquante l'heure. » Et d'un bond, elle quitta l'atelier.
« Je finissais par devenir un fléau pour mon cercle d'intimes, lorsqu'un jour, en allant dîner avec Victor Hugo chez la mère Saget, à la barrière du Maine, je rencontrai tout à coup, boulevard du Montparnasse, le type même que j'avais si longtemps cherché en vain. La pauvrette, en dépit de ses haillons, était simplement charmante; âgée de quatorze ou quinze ans au plus, très grande pour son âge, d'une maigreur extrême, presque diaphane. Elle s'appelait Clémentine : je ne l'ai jamais connue que sous son nom de baptême, et je doute fort qu'elle en possédât un autre. Dès le lendemain matin, elle arrivait avec sa mère, vieille mégère portant l'ivrognerie et la débauche visiblement inscrites sur chacun des traits de son visage. Mais l'enfant elle-même était absolument innocente, aussi innocente du moins qu'il lui était possible de l'être avec une telle mère, — et d'une docilité parfaite. La vieille sorcière voyant que je ne lui offrais pas de rafraîchissements , dégoûtée peut-être de mon manque d'hospitalité, et lasse de se