CHAPITRE VI
tourner les pouces, cessa bientôt d'accompagner Clémentine, qui, désormais, vint seule à l'atelier.
« Mon atelier était alors situé rue de Fleurus. Au mur était suspendu, dans un cadre de satin noir, sur un panneau de velours, un superbe christ de bronze. J'avais souvent, et non sans surprise, remarqué que l'horrible vieille le considérait longuement, comme s'il eût exercé sur elle une sorte de fascination. Un jour que la fillette se rhabillait après deux ou trois heures de pose, elle s'écria tout à coup : « C'est à cause de ce christ que ma mère ne veut plus venir ici; elle dit qu'elle le volerait. Elle ne cesse d'en parler. Je me demande si vous consentiriez à vous en séparer, monsieur David. Un christ comme celui-là serait beau dans notre mansarde. Il me consolerait et m'encouragerait. Si vous vouliez, je vous l'achèterais. Naturellement je n'ai pas d'argent, mais vous en déduiriez le prix sur mes poses. Je poserai tant que vous voudrez, non seulement pour cette statue, mais pour tout ce que vous pourrez entreprendre plus tard. »
« Nous autres démocrates, républicains déterminés et presque révolutionnaires, nous ne passons pas généralement aux yeux du plus grand nombre pour être très respectueux des dogmes religieux; on nous regarde presque toujours comme des libres penseurs endurcis, pour ne pas dire des athées. C'est souvent une erreur (i) . Je n'ai pas l'intention de vous réciter mon Credo, mais soyez certain que bien des républicains de 1789 et même de nos jours étaient et sont encore des croyants. En tout cas, je me plus à croire que ce christ tant désiré
(i) C'est une erreur. Sans parler de Camille Desmoulins répondant au juge qui lui demandait son âge : (( L'âge d'un autre sanscidotte, Jésus », Esquiros parlait fréquemment du (c Christ, ce bon patriote ». Lamennais commença ainsi son projet de Constitution : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et par la volonté du peuple français. » L'Éditeur.
par la mère et l'enfant pourrait exercer quelque influence salutaire sur leur façon de vivre. Aussi, décrochant simplement le crucifix de bronze, je le lui tendis. Elle fléchit sous le poids. « Vous avez envie de ce christ, lui dis-je, le voilà; et quand vous serez tentée de faire le mal, regardez-le et pensez à celui qui vous le donne. »
« Qui me le donne ! » s'écria-t-elle avec bonheur; et sans ajouter un mot, elle s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes. Six mois environ à partir de ce jour, la statue était achevée. Je n'avais plus besoin des services de Clémentine, et son souvenir s'effaça graduellement de mon esprit.
« Peut-être vous est-il revenu aux oreilles que peu de temps après le départ de mon œuvre pour la Grèce, je fus assailli rue Childebert en allant chez Gérard de Nerval. J'eus le crâne ouvert en deux endroits, et on me laissa pour mort sur la place. Je serais mort, en effet, sans un brave homme d'ouvrier qui, ayant trébuché sur moi en traversant la rue, me releva, me reconduisit chez moi et me veilla jusqu'au matin. Je devinai aussitôt qui était mon agresseur, quoique je n'en aie jamais soufîtlé mot à âme qui vive. Je n'avais pas. Dieu merci! et je n'ai pas encore, que je sache, beaucoup d'ennemis, mais j'avais offensé cet homme en lui refusant mon vote dans un concours. Toutefois il n'était pas, j'en suis convaincu, responsable de ses actes, et dès ce moment il devait être fou. Ce n'est que bien des années après, lorsqu'il renouvela son attentat contre moi, que j'acquis la double certitude de sa culpabilité et de sa folie. Vous êtes très jeune, et la jeunesse est très crédule ou très sceptique. Il faut éviter ces deux écueils. Si vous entendiez à l'Ambigu ou à la Porte-Saint- Martin ce que je vais vous raconter, vous vous croiriez tenu, en homme éclairé, d'en hausser les épaules, en regardant avec une sorte de dédain bienveillant la grisette, le bourgeois ou l'ouvrier écoutant bouche bée