CHAPITRE VI
avec une foi presque religieuse. La Providence, ou le hasard, comme vous voudrez, combine plus de situations dramatiques, — et de plus saisissantes, — que MM. Scribe et consorts n'en ont imaginé pendant tout le cours de leur carrière professionnelle. Ecoutez, et vous en jugerez par vous-même.
« Sept ans environ après l'attentat de la rue Childebert, je reçus un matin une lettre m'invitant à prendre part à une réunion qui devait avoir lieu le soir même, entre minuit et une heure, dans une maison du faubourg Saint-Jacques, proche du Val-de-Grâce. La lettre me traçait mon programme. Il n'y avait pas de portier dans la maison, je devais me munir d'une lanterne sourde, monter quatre étages. Là, je trouverais une porte, marquée d'une croix à la craie. Elle s'ouvrirait à une façon de frapper particulière qu'on m'indiquait. En dépit du danger que j'avais couru antérieurement, je n'eus pas le plus léger soupçon que cette convocation pouvait cacher un piège. Je n'établis pas la moindre corrélation entre cette lettre et l'événement oi^i j'avais cru perdre la vie et dont le souvenir, si étrange que cela puisse paraître, s'était momentanément effacé de mon esprit. Une autre raison encore peut expliquer mon manque de prudence : sur un coin de la lettre, j'avais reconnu le signe, non pas précisément d'une société secrète, mais enfin le signe de ralliement convenu entre un certain nombre de patriotes.
« Bref, ce soir-là, un peu avant minuit, j'arrivais au lieu du rendez-vous. Je n'eus pas de peine à trouver la maison, et j'atteignis le quatrième étage sans rencontrer personne. Là se trouvait bien la porte marquée d'une croix à la craie. J'y frappai une fois, deux fois, sans recevoir de réponse. Néanmoins, la pensée d'un guet-apens ne m'effleura même pas. Je commençais à me croire la victime d'une farce des II. 8
élèves de l'École des Beaux-Arts, dont la plupart connaissaient mes opinions politiques. Je me retournais déjà pour redescendre, lorsqu'une porte de côté s'ouvrit lentement, et une jeune fille parut sur le seuil avec un flambeau allumé. La chandelle qu'elle portait et ma lanterne ne donnaient qu'une faible lueur; je m'aperçus pourtant qu'elle avait pâli en me voyant ; mais ce n'est qu'au son de sa voix que je la reconnus. C'était Clémentine, mon ancien modèle. Elle me donna à peine le temps de parler. « C'est vous , monsieur David » , me dit-elle, toute tremblante de crainte et d'émotion. (( Vous! Au nom du ciel, partez, partez aussi vite que possible. Si vous restez une minute de plus, vous êtes un homme mort. Au nom du ciel, partez ! Et, de grâce, ne soufflez mot de ceci à personne, car ma mère et moi, nous le payerions de notre vie. Pour l'amour de Dieu, partez. Je ne savais pas que vous étiez la personne attendue. Partez, partez! »
« Je ne crois pas avoir articulé une parole. Instinctivement, je ne sentais que trop que je me trouvais en face, non pas d'une plaisanterie comme je l'avais imaginé, mais bien d'une réalité terrible. En un clin d'œil, j'eus descendu les escaliers et me retrouvai dans la rue. Là seulement se présenta à moi l'idée d'un rapprochement entre l'événement actuel et celui, déjà lointain, de la rue Childebert. Je résolus alors d'attendre et de faire le guet. Je me blottis donc contre une porte cochère distante de quelques pas. Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que je vis une demidouzaine d'individus arriver et disparaître dans la maison oii habitaient Clémentine et sa mère. L'un d'eux, j'en suis certain, était l'homme que je soupçonnais d'avoir déjà attenté à mes jours.
« Les années passèrent sans me faire perdre cette fois le souvenir de mon ancien modèle, quand un jour je fus saisi du désir de la revoir. De nouveau, mais