CHAPITRE VI
en plein jour, je me rendis à la maison du faubourg Saint-Jacques, grimpai les étages et frappai à la porte que j'avais un assez sérieux motif de me rappeler. Elle me fut ouverte par un ouvrier, et un rapide coup d'oeil jeté dans l'intérieur de la chambre me montra que j'avais affaire à un fabricant de formes pour chaussures. « Mlle Clémentine? » lui demandai-je. Cet homme me regarda assez insolemment. « Personne de ce nom n'habite ici. » Je m'enquis aux étages inférieurs, on ne la connaissait pas. Clémentine avait disparu. Je ne l'ai revue qu'en suivant, il y a quelques jours, avec vous le convoi de Cortot. Je ne l'aurais pas reconnue sans le christ de bronze qu'elle portait sous le bras et qui attira mon attention. Si ce que je suppose est vrai, elle doit avoir atteint le dernier degré de la misère ; car je suis convaincu que seul un dénuement absolu a pu la décider à se séparer de son christ. Je n'ai pu pourtant le retrouver dans aucune des boutiques de bric-à-brac des quais, et je crois bien les avoir toutes visitées; il ne me reste donc rien à faire, si ce n'est d'attendre que la destinée place de nouveau cette malheureuse sur mon chemin. »
Là s'arrêtait le récit du grand sculpteur. Pendant les huit années qui suivirent, c'est-à-dire jusqu'au coup d'Etat, nous nous vîmes souvent, et, chose assez curieuse , je ne manquais guère de lui demander à chaque rencontre si, dans ses nombreuses courses à travers Paris, il n'avait jamais aperçu son ancien modèle. Je m'intéressais étrangement au sort de cette inconnue, et si nous avions pu la retrouver, j'aurais certainement assuré son avenir. Mes questions, pendant trois ans , reçurent toujours la même réponse négative; mais un soir, vers la fin de 1846 ou au commencement de 1847, David me dit qu'il l'avait croisée sur les boulevards extérieurs, bras dessus, bras dessous, avec un de ces terribles et tristes personnages
dont il faut trop souvent parler, mais qui, autant que je sache, ne forment nulle part une classe reconnue, si ce n'est à Paris et dans les grands centres de province. Il était visible que Clémentine désirait éviter David. Peu après, il la rencontra de nouveau et, cette fois, la suivit; mais bien qu'il fût loin d'être poltron, le courage lui manqua pour pénétrer dans le bouge où elle disparut avec son compagnon. Il la revit une dernière fois, dans la rue des Boucheries, au milieu de 1847. Elle était seule, semblait être revenue à son ancien quartier. Il fallut qu'elle lui parlât pour que David la reconnût. Son visage était tout couturé de cicatrices horribles, « provenant des blessures que lui avaient infîigées ses amants ». Elle l'aborda pour le prier de lui venir en aide; ce qu'il fit aussitôt; mais à peine s'était-elle éloignée de quelques pas qu'elle fut arrêtée et conduite à la prison de l'Abbaye Saint-Germain (i), tout près de là. David l'y suivit afin d'intercéder pour elle. On lui dit de revenir le lendemain matin, et le soir même il me conta l'aventure. Je me résolus à l'accompagner, espérant pouvoir enfin exécuter mon projet et ramener au bien cette âme dégradée. J'échouai sans qu'il y eût de ma faute; mais ma tentative, du moins, me mit-elle en rapport avec un personnage presque aussi intéressant dans son genre que David dans le sien : M. Canler, le futur chef de la police parisienne. C'est par lui que j'ai connu quelques-uns des traits les plus révoltants de la vie criminelle à Paris. Mais avant de traiter ce sujet, je désire consacrer quelques lignes encore à David, que j'ai eu l'honneur de compter parmi mes amis jusqu'au jour de sa mort, bien que les dernières années de sa vie se soient passées hors de France. Il y revint toutefois pour mourir
(i) La prison de l'Abbaye était spécialement réservée aux soldats. Il ne peut être question que d'un poste voisin ou annexe de la prison.
{Note du Traducteur .)