‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 69 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

en 1856. Louis-Napoléon l'avait exilé après le coup d'État, soi-disant pour ses opinions politiques, mais en réalité à cause de son refus de terminer le monument funéraire de la reine Hortense après la tentative avortée de Boulogne.

J'hésite quelque peu, parlant de la France et des Français, à prodiguer les mots : « patriote et patriotisme », et mon hésitation redouble en considérant les patriotes de la troisième république et leur patriotisme. Je dois dire pourtant que, pour David d'Angers, ces mots étaient presque sacrés. Issu de parents extrêmement pauvres, il s'était acquis par son travail une fortune qui eût semblé suffisante même à des hommes nés dans une sphère plus haute et ayant des habitudes plus dispendieuses. Lui était la simplicité et la frugalité personnifiées, sa fille avait des goûts plus modestes encore, la plus grande partie de leur revenu allait soulager les misères d'autrui. Il n'avait donc rien à gagner à l'avènement d'une république, rien à perdre à l'établissement d'une monarchie ou d'un empire, et, s'il fut toujours l'ardent champion des institutions républicaines, — telles qu'il les comprenait, — on ne peut l'attribuer qu'à la noblesse de sa nature. Louis-Napoléon commit, en l'exilant, une faute que ses plus chauds amis ont peine à lui pardonner. Mais David ne se plaignit jamais. De même jamais il ne se permit une parole amère contre la mémoire de Flaxman, bien que Flaxman, le croyant de la famille de Louis David, qui avait voté la mort de Louis XVI, ait, à l'époque des débuts de son jeune confrère, refusé de le recevoir. Il tint toujours, au contraire, en grand honneur le souvenir du célèbre sculpteur anglais...

Et David s'en alla, errant désormais, avec sa fille, en pays étranger. Il essaya d'abord de s'installer à Bruxelles, mais bientôt le désir irrésistible de revoir celle de ses oeuvres qu'il considérait comme la plus

belle, le monument de Marco Botzaris, ce désir l'attira en Grèce. Un ami, auquel il communiqua son dessein, lui écrivit aussitôt : « N'y allez pas », mais sans lui expliquer ce conseil, sans lui dire surtout que luimême un an plus tôt était allé à Missolonglii. Nous trouvons le secret de ces réticences dans une lettre que David lui écrivit peu de jours après être revenu de Grèce. Il m'a été permis de la copier, et je la transcris ici mot pour mot : « Notre vaisseau n'avait pas encore jeté l'ancre près de l'endroit où mourut Byron, que j'apercevais déjà le tumulus érigé au pied du bastion en l'honneur de Botzaris et de ses héroïques compagnons. Ce n'était à l'horizon qu'un petit point sombre, mais au-dessus apparaissait une tache plus petite encore et d'un blanc lumineux, et je sentais instinctivement que c'était là ma statue de la « Jeune fille grecque ». Haletant d'émotion, je regardais, je regardais, m'imaginant voir bouger la tache à mesure qu'avançait le vaisseau. Pur effet de mon imagination, sans doute, espoir présomptueux de l'artiste cherchant dans la créature de marbre un frisson de vie à l'approche de son créateur.

« Hélas! pourquoi suis-je allé plus loin? Que ne me suis-je contenté du mirage au lieu de me précipiter en toute hâte vers la réalité ! Car la réalité était déchirante, SI déchirante que je pleurai comme un enfant, les poings serrés comme un géant au désespoir. La main droite de la statue, l'index qui montrait le nom avaient été brisés ; les oreilles avaient disparu ; l'un des pieds était pulvérisé, et la face lacérée de coups de couteau. C'était la face même de mon malheureux modèle, telle que je l'avais vue, dans les circonstances que je vous ai autrefois décrites. La statue entière était criblée de balles, et quelques touristes, des Anglais très probablement , avaient gravé leur nom sur le dos de la jeune fille. Ainsi se termine le plus

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