‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 70 sur 200 · CHAPITRE \'I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \'I

glorieux chapitre de ma carrière artistique : le modèle, dégradé à défier tout espoir de rédemption ; l'œuvre, mutilée sans retour; l'auteur, exilé.

« Je me sentais impuissant à réparer le mal, aussi ne m'arrêtai-je pas longtemps. Peut-être ai-je tort de me plaindre. Je savais que Byron avait été enseveli près des fortifications de Missolonghi ; mais tous mes efforts pour retrouver la place de sa sépulture étaient restés infructueux (i). La maison où il avait rendu le dernier soupir était démolie. Pourquoi les Grecs auraient-ils eu plus de respect pour Botzaris ou Mavrocordato, que pour le grand poète? Et s'ils se souciaient si peu de telles mémoires , que pouvait leur importer l'œuvre d'un inconnu?... Toutefois, debout, à l'arrivée du vaisseau déjà en marche, je sentis mon cœur se briser ; j'avais perdu ma dernière illusion. »

Je crois fermement que la mutilation injurieuse infligée à sa statue hâta la mort de David. Son œuvre a été restaurée depuis par son élève de prédilection, M. Armand Toussaint, qui s'y était formellement engagé peu de jours avant la fin de l'illustre sculpteur. Néanmoins, le monument ne fut ramené à Paris qu'en 1861, et lorsque M. Toussaint eut achevé sa tâche, il invita la presse et les amis de son maître à venir juger du résultat de sa tentative. C'est à la porte de son atelier que je vis pour la première fois la femme dont j'ai narré plus haut les aventures. Quinze jours après, elle mourait à l'hospice de la Charité, en paix, j'en ai le confiant espoir, avec son Créateur.

La destinée , la Providence , que vous nommerez comme vous voudrez, ainsi qu'aurait dit David, m'avait amené là juste à temps pour adoucir les dernières douleurs d'une malheureuse qui, sans être absolument ir-

(i) David parle naturellement de l'endroit où les restes de Byron avaient été primitivement déposés. L'Editeur.

responsable de ses propres fautes, avait été surtout la victime d'un système, système tellement inique que l'esprit le moins sérieux, pour peu qu'il soit doué d'une étincelle d'humanité, n'y peut songer sans frémir. Je fais allusion ici au système employé par la police criminelle de Paris dans la recherche des malfaiteurs ; il n'est pas encore complètement abandonné, bien que son succès implique les plus cruelles tortures pour de malheureuses femmes, tombées, il est vrai, mais des femmes pourtant, qu'il livre sans défense à la brutalité de leurs souteneurs (i) .

Je m'abstiens d'angliciser le mot; il s'expliquera de lui-même à la lecture des documents qui suivent, car, heureusement pour nous, ce type odieux n'existe pas en Angleterre, du moins comme classe sociale, et, ce qui est pire encore, comme classe sociale reconnue par ceux-là mêmes dont le premier et le plus impérieux des devoirs serait de l'exterminer, branches et racines.

Le lendemain de l'arrestation de Clémentine, nous nous rendîmes, David et moi, à la prison de l'Abbaye Saint-Germain (2). Le sculpteur ayant fait passer son nom, ce fut le directeur lui-même qui vint nous recevoir. Mais Clémentine n'était plus là ; dès la nuit précédente , on l'avait transférée à la préfecture de police, « où, en vous hâtant, vous la trouverez encore » , nous dit le directeur. Il nous remit une lettre d'introduction pour le fonctionnaire chargé des « filles soumises réfractaires », ou encore des « insoumises » coupables de quelque délit, car alors comme aujourd'hui ces infortunées n'étaient pas jugées par un

(i) En français dans le te.xte.

(2) Nous avons déjà dit qu'il s'agissait vraisemblablement d'un poste annexe ou voisin de cette prison. C'est sous cette réserve que nous conservons au fonctionnaire auquel David rend visite le titre de « directeur ». {Note du Traducteur,)

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