‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 71 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

magistrat de la police ordinaire en audience publique, mais sommairement condamnées par ledit fonctionnaire, dont les jugements étaient portés à revision ou à confirmation devant son supérieur, le chef de la première division de la préfecture. Disons plus, la décision prise à leur égard n'était pas même, de crainte de scandales, communiquée à ces femmes avant qu'elles fussent bien et dûment enfermées à Saint-Lazare, car on les interrogeait toutes ensemble, et rien, on le sait, n'est contagieux comme l'esprit de révolte, surtout dans ce milieu de créatures ignorantes et hystériques.

Lorsque nous arrivâmes à la préfecture de police, la séance était terminée, mais notre lettre nous ouvrit la porte du cabinet du fonctionnaire. Sur la description de David, il se rappela parfaitement la femme en question et nous dit aussitôt qu'elle n'avait pas été envoyée à Saint-Lazare, mais relâchée. Quelqu'un avait agi en sa faveur, et ce quelqu'un n'était pas un moindre personnage que Canler lui-même, encore simple inspecteur à cette époque , mais qui s'était déjà mis hors de pair par son habileté de détective. « Qu'en a-t-il fait? » demanda David.

« Je ne saurais vous le dire, lui fut-il courtoisement répondu, mais voici son adresse, et je ne doute pas qu'il ne se fasse un plaisir de vous donner tous les renseignements compatibles avec son devoir professionnel. »

Là-dessus, nous saluâmes et prîmes congé.

Ce ne fut que deux jours plus tard, ou plus exactement dans la soirée du surlendemain, que nous réussîmes à voir Canler, qui était alors chargé de la surveillance des théâtres du boulevard du Temple. J'aurai l'occasion de revenir encore à lui dans ces Souvenirs; aussi voudrais-je esquisser en quelques lignes son portrait.

Il avait alors environ cinquante ans et, très différent en cela d'un de ses successeurs, M. Claude, offrait le type accompli du vieux troupier. Personne n'aurait pu élever l'ombre d'un doute sur son honnêteté, et son intelligence était incontestable. Et néanmoins, cet homme, malgré cette honnêteté et cette intelligence, absorbé qu'il était par un but unique, la recherche et la capture des malfaiteurs, fut assez aveuglé par son idée fixe pour développer, sinon pour créer, un système absolument subversif de toute moralité.

Le nom de David étant partout et toujours le meilleur des passeports, il ne se fut pas plutôt fait connaître que Canler venait à lui. Le sculpteur expliqua son affaire, qui amena une grimace significative sur le visage de l'officier de police.

« J'ai bien peur, monsieur David, de ne pouvoir vous être d'aucun secours en cette circonstance. A parler franc, je l'ai rendue à la liberté sur la demande de son souteneur. »

Nous ouvrîmes des yeux comme des portes cochères.

« Oui, ajouta-t-il, je sais ce que vous allez me dire. Je connais d'avance toutes vos objections. Mais je ne pouvais agir autrement; cet individu m'a rendu un service, et c'en était le prix. Sans son aide, un des plus redoutables voleurs de Paris courrait encore les rues, tandis qu'il est bel et bien sous les verrous. C'est révoltant, j'en conviens ; mais à la guerre comme à la guerre. » Voyant que nous restions muets, il poursuivit : « En règle générale, je ne dévoile pas mes tactiques atout le monde; mais vous, monsieur David, vous n'êtes certes pas tout le monde , et si vous voulez bien venir me retrouver à la fermeture du théâtre, je serai bien aise d'en causer avec vous. »

A minuit et demi, nous étions installés dans un restaurant près de la Porte-Saint-Martin, et, après quel-

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