CHAPITRE VI
ques phrases préliminaires, Canler prenait la parole : « Si grand artiste que vous soyez, monsieur David, vous ne sauriez produire une statue sans faire les frais du bloc de marbre ou de la coulée de bronze qui donne un corps à votre œuvre rêvée. Vous devez payer de plus le praticien qui fait pour vous le gros du travail. Nos praticiens, à nous, ce sont les gens qui nous renseignent, et ils exigent leur payement comme les plus honnêtes ouvriers. Pour découvrir les criminels, il faut de l'intelligence, sans doute, mais il faut aussi de l'argent. C'est précisément là ce qui me manque, et pourtant, lorsque j'ai accepté mes fonctions actuelles, j'ai formellement promis à M. Delessert de ne pas négliger ce côté de mes attributions. Je désire tenir ma parole, premièrement parce que je l'ai engagée; secondement, parce que cette chasse au crime est devenue pour moi, vous l'avouerai-je? une nécessité matérielle, comme le boire et le manger; troisièmement, enfin, parce que j'espère bien être un jour à la tête de la Sûreté à Paris. Le gouvernement m'alloue chaque année une somme ridiculement minime pour mon service d'informations et les récompenses à ses propres agents. Cela dépasse de bien peu une trentaine de mille francs; mais lorsque je suis entré en fonction, pas un sou ne m'en arrivait entre les mains, et, à peu de chose près, il en est encore de même aujourd'hui. J'ai donc été obligé de me mettre en quête d'auxiliaires suffisamment désintéressés pour me servir gratuitement; mais le désintéressement absolu étant fort rare, je le sais bien, j'ai dû chercher mes collaborateurs parmi ceux-là mêmes que j'étais chargé de surveiller et qui, pour prix de ma protection en cas de mésaventure personnelle, sont prêts à dénoncer leurs compagnons de crime et de débauche. Je ne veux pas vous infliger l'énumération des diverses catégories de ces alliés de rencontre, sachez seulement que le plus
abject de tous, le souteneur, m'est de beaucoup le plus utile.
« Trop paresseux pour travailler et, neuf fois sur dix, peureux comme une souris, il n'a que bien rarement recours au crime, qui implique toujours une certaine dose d'audace et d'énergie. En outre, il adore son Paris, dans lequel, suivant lui, il s'amuse et vit grassement; toutes ces raisons lui font éviter avec le plus grand soin de se compromettre, bien qu'il soit journellement en contact avec tout ce qu'il y a de plus vil dans les bas-fonds d'une grande cité. Mais il s'empare des secrets de ces misérables, si secrets il y a dans ce monde de forcenés oii pas un ne peut résister au plaisir de raconter ses pires méfaits, tout en sachant bien que son bavardage peut le menertout droit àl'échafaud. Ontils fait « un beau coup, une bonne affaire », s'ils ne s'en vantent pas bien haut, dans leur cynique hâblerie, du moins font-ils montre de leur succès par un brusque étalage d'élégance, par une facilité inusitée à régaler le premier venu, etc. Toutes choses qui excitent la jalousie du souteneur, car, quoiqu'il vive dans un bien-être relatif avec ce que lui donne sa maîtresse, il n'a guère de ces superbes coups de filet... Sa maîtresse coffrée, le pot cesse de bouillir; au reste, il l'appelle sa marmite. En quelques jours, il est aux abois, à moins toutefois qu'il n'en ait une dans chaque quartier, ce qui n'est pas souvent le cas, bien que cela arrive quelquefois. Mais, de toute manière, l'incarcération de l'une d'entre elles diminue son revenu. Aussi, en pareille circonstance, se rend-il, non sans émoi, à la préfecture de police, oij, en échange de l'adresse d'un voleur ou d'un assassin anxieusement recherché, il obtient la mise en liberté de la malheureuse. J'ai connu un de ces misérables qui avait perfectionné son système d'espionnage à un tel degré qu'il était toujours à même de vendre quelque secret aux autres souteneurs, quand