‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 75 sur 200 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

cratle britannique, classés parmi les tipper ten (i), ou se donnant pour tels et voyageant plus ou moins en grands seigneurs. Ils arrivaient individuellement, déposaient leur carte à l'Ambassade, etc.. Tous ces nouveaux venus, au contraire, arrivaient en groupe, se réunissant sans se connaître et faisant route de compagnie; de l'hôtel Meurice, de l'hôtel Bristol, ils ignoraient même l'existence ; ils encombraient en revanche le Palais-Royal et ses restaurants secondaires ; ajoutons que la plupart ne savaient pas un traître mot de français. Quoi qu'en ait pensé le Français s'exclamant devant la statue de Wellington placée en face d'Apsley- House, c'est alors, et alors seulement, que commença sérieusement « la revanche de Waterloo ». Elle dure toujours. En effet, c'est de 1855 surtout que date, à la devanture des magasins, l'apparition des fallacieuses petites pancartes portant ces mots : English spoken hcre. On avait, jusqu'à cette époque, fait aux Anglais — quel que fût leur sexe — séjournant à Paris, l'honneur de présumer qu'ils avaient, dès l'enfance, reçu d'un précepteur ou d'une gouvernante indigène au moins quelque teinture de français ; et si leur manière de parler la langue de Racine écorchait tant soit peu les oreilles, ce n'en était pas moins, disons-le, la plus céleste des musiques, comparée au jargon infernal que tout boutiquier parisien se croit maintenant tenu de servir à sa clientèle d'outre-Manche, sans parler de celui plus intolérable encore des guides et des valets de place qui, par légions, infestent les rues.

L'Exposition s'ouvrit le 15 mai, la visite de la reine Victoria n'était annoncée que pour le milieu d'août. Les loisirs de l'attente furent charmés pour les Parisiens par la vue du lord -maire — sir F. Moon, je crois — et des aldermen, qui arrivèrent au commencement de

(i) La crème, le gratin.

juin et furent splendidement reçus par la municipalité de Paris, dont une députation alla les accueillir à Boulogne. Il sautait aux yeux toutefois que, pas plus pour cette visite que pour celle du roi de Portugal et de son frère, les Parisiens, décorateurs, tapissiers, pourvoyeurs de toutes sortes et les habitants mêmes, ne s'étaient mis en grands frais d'ingéniosité. Le mot d'ordre, évidemment parti de haut, avait été donné de se réserver pour l'événement capital, celui que Napoléon regardait alors comme h le plus glorieux de son règne ». L'Empereur, quoiqu'il fût allé rejoindre aux Eaux-Bonnes et à Biarritz l'Impératrice, dont la grossesse était alors officielle, rentra à Paris à la Un de juillet pour s'occuper personnellement pendant plus de quinze jours des moindres détails relatifs à la visite de la Reine et en régler lui-même le programme tout entier.

Je comptais parmi les rares privilégiés qui accompagnèrent Louis-Napoléon dans son voyage à Boulogne, le vendredi 17 août 1855. Lorsque nous arrivâmes à destination, le yacht de la Reine n'était pas encore en vue, mais nous savions déjà que par suite de son fort tonnage il ne pourrait entrer en rade qu'à marée haute, ce qui reportait son arrivée au samedi à une heure de l'après-midi. Peu après l'heure fixée, le vaisseau et sa flottille parurent au large; mais la Reine restant à bord, nous n'eûmes plus qu'à tuer le temps de notre mieux. La chose n'était pas difficile, la population entière remplissant les rues, oii il faisait du reste infiniment meilleur que dans les mansardes étouffées, qualifiées de chambres par les hôteliers et comptées comme telles la modique somme de quarante francs par jour.

Par suite de l'uniformité de ma vie, ces souvenirs n'empruntent quelque intérêt qu'à mes relations avec les plus célèbres de mes contemporains. Néanmoins

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