CHAPITRE VII
j'ai beaucoup voyagé et j'ai assisté à toutes les grandes réunions de gala qui ont eu lieu de mon temps, soit en Angleterre, soit sur le continent : c'est donc en toute connaissance de cause que je proclame ici le maître d'hôtel français incomparable dans l'art de vous tondre de sang-froid. Les Suisses et les Italiens, malgré leur maîtrise indiscutable en l'espèce, ne sont rien à côté de lui; et les Allemands ne lui arrivent pas à la cheville. L'Italien vous dépouille hardiment comme son compatriote de rOpéra-Comique, Fra Diavolo; le Suisse rappelle le bandit anglais, détrousseur de grands chemins du bon vieux temps; l'Allemand ressemble au mendiant qui, tandis que vous entr'ouvrez votre bourse pour lui faire l'aumône, vous dévalise prestement; mais le Français, c'est l'usurier rapace qui « n'opère pas pour son compte personnel, mais pour un patron au cœur dur et implacable ».
L'Empereur se leva dès l'aube le samedi et se rendit au camp occupé par les troupes sous le commandement du maréchal Baraguey-d'Hilliers. La physionomie de Louis-Napoléon était en toute occasion indéchiffrable ; ses yeux étaient bien, je le répète, comme ceux du vulgaire, « les fenêtres de son âme «, mais les rideaux en restaient presque constamment baissés. Ce n'est qu'à de rares intervalles que ses traits impénétrables venaient à s'éclairer d'un rayonnement intérieur et que sa tête, qu'il portait d'ordinaire inclinée à droite, se relevait complètement. Ce matin-là, plus que jamais, sa figure restait morne, fermée. Lt cependant cette journée, même au fataliste qu'il était, ne devait-elle pas sembler prodigieuse? L'aveugle déesse de la fortune, la « bonne étoile » en laquelle il avait foi avait-elle jamais favorisé un mortel comme elle le favorisait alors ?. . .
Peu d'années auparavant, au cours d'un de ses voyages présidentiels, Strasbourg, théâtre naguère d'un de ses plus cruels échecs, Strasbourg l'avait, il est vrai,
acclamé. Et quel contraste saisissant entre les deux journées! La première fois, jeté dans une chaise de poste, il s'était vu entraîné en prisonnier vers Paris oii l'attendait vraisemblablement la destinée la plus terrible; dans la seconde journée, au contraire, accueilli en sauveur de la France, il avait senti déjà la couronne impériale à portée de sa main! Mais combien plus fortement encore ce contraste ne devait-il pas s'imposer à son esprit dans cette matinée d'automne à Boulogne, lorsque les légions, ses légions, s'ébranlant quelques heures plus tard, prirent leurs positions de Wimereux, à droite, au Portel sur la gauche, pour rendre hommage à la souveraine d'un pays qui avait été le plus irréconciliable ennemi du fondateur de sa maison, sur ces hauteurs au pied desquelles il avait été impuissant à soulever l'enthousiasme de la France, à l'endroit même où il s'était rendu la risée du monde par sa pitoyable comédie de l'aigle apprivoisé !
Et toutefois, je le répète, pas un éclair de joie ou d'orgueil ne vint illuminer son masque de sphinx. A voir là cet homme, impassible au milieu des honneurs les plus éclatants que le monde puisse décerner, la parole de Voltaire, condamnant le fatalisme comme principe moteur de la vie, me revenait forcément à la pensée : « Si le fatalisme par aventure se trouvait être la vraie doctrine, je préférerais l'erreur à une vérité aussi cruelle. »
Du débarcadère à la gare (car à cette époque les trains ne venaient pas rejoindre les vaisseaux) , deux régiments de lanciers et de dragons formaient la haie le long de la route, tandis que sur le pont traversant la Liane, trois cents sapeurs barbus comme des lions, avec leur petit tablier de peau blanche et la hache sur l'épaule, se tenaient massés sur trois rangs serrés.
Le yacht de la Reine, avait-on calculé, devait entrer au port à une heure; mais il en était bien près de deux lorsqu'il fut amarré au milieu des saluts tonnants des