CHAPITRE VII
forts. L'Empereur, qui avait passé sa matinée à cheval, préférant toujours à tout autre dans les grandes circonstances ce mode de locomotion qui le montrait plus à son avantage, l'Empereur attendait debout auprès de son cheval; il traversa aussitôt la passerelle splendidement drapée de velours pourpre et tendue de tapis de même couleur, et après avoir baisé la main de la Reine, il lui offrit le bras pour débarquer; derrière l'hôte impérial et son auguste invitée, suivaient immédiatement le prince Albert et les enfants royaux. Une magnifique et spacieuse voiture, doublée en satin blanc et pouvant contenir six personnes, attendait la famille royale ; deux chevaux seulement la traînaient, mais quelles bêtes admirables !... Napoléon savait les choisir et les apprécier, et n'avait pas à cet égard perdu le temps de son séjour en Angleterre. Lui-même remonta à cheval et prit place à droite de la voiture, tandis que le maréchal Baraguey-d'Hilliers prenait la gauche. La tête du cortège se mit en marche au milieu des acclamations frénétiques de la foule, mais il fut loisible à ceux qui suivaient de recueillir quelques curieux commentaires des manifestants. Sachant bien que le départ du train subirait un retard considérable, j'avais renvoyé ma voiture pour rentrer à pied. Lord ^'^^ m'accompagnait; grand amateur de plaisanteries, il s'avisa d'interpeller un vieux loup de mer au teint basané qui, bien qu'il eût une jambe de bois, arpentait vivement le terrain. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, nous voilà réconciliés. »
— « Oui, oui, je t'en fiche ! répondit le marin ; mais, puisqu'ils en sont à se faire des mamours, ils devraient bien me rendre ma jambe, que j'ai perdue dans leurs querelles. »
— « Imbécile ! » interrompit un vieux troupier, moins vieux pourtant que notre premier interlocuteur, et qui, lui, était manchot. « Imbécile, ta jambe ne t'irait pas
plus qu'à moi mon bras ; c'était ta jambe de garçon ! » — « C'est vrai », acquiesça l'autre avec philosophie ; « mais tout de même c'est drôle que nous nous soyons battus comme des chiens » , et il désignait le détroit dans la direction de l'Angleterre, « pour en arriver à cela. Si le vieux revenait, il serait rudement colère. » Et je puis bien dire qu'en dépit de l'attitude sympathique de la population, en province comme à Paris, c'était là, au fond, le sentiment général. « Waterloo est arrangé et non pas vengé, dit un Parisien ; il paraît qu'aussi bien qu'avec le ciel, il est avec les rois des accommodements. »
Bien que dans l'organisation primitive le départ eût été fixé à une heure et demie, nous ne quittâmes guère Boulogne avant trois heures ; aussi à notre arrivée à Paris, la nuit commençait-elle à tomber, sans qu'il fît assez sombre toutefois pour qu'on pût déjà allumer les illuminations préparées en l'honneur de la Reine tout le long des boulevards, depuis le boulevard de Strasbourg, récemment ouvert, jusqu'à la Madeleine. D'un autre côté, le crépuscule ne permettait pas à la foule désappointée de distinguer les traits de la souveraine. On alluma les lanternes de la voiture : le résultat ne fut pas très satisfaisant. Mais on savait que la reine Victoria avait exprimé le désir d'être conduite à Saint-Cloud en voiture découverte, au lieu de s'y rendre dans le carrosse de gala, usité en ces occasions et qui était fermé. Aussi les Parisiens, — soit dit à leur louange, — lui tinrent-ils compte de sa bonne intention et ne lui marchandèrent-ils pas leurs plus retentissantes ovations. Victor Hugo a dit quelque part que le Parisien, que ce soit pour rire ou pour menacer, aime à montrer ses dents, et c'est d'ordinaire tâche ingrate et épineuse que d'analyser de semblables manifestations d'enthousiasme, car il y a toujours, en somme, entre deux nations, autant de causes de haine que de motifs d'amour;