CHAPITRE VII
mais si le sentiment exprimé par le soldat et le marin dont j'ai parlé plus haut couvait à n'en pas douter dans bien des cœurs, du moins, au milieu de l'enchantement du spectacle féerique qu'on lui offrait, la masse du peuple l'avait-elle momentanément oublié.
Malgré l'obscurité envahissante, la scène était vraiment unique. Je n'en ai vu pour ma part l'équivalent que lors de la rentrée des troupes après la guerre d'Italie, mais nos amis de la génération précédente lui comparaient tout bas la grande journée du retour des Bourbons, en 18 14.
Quoique la nouvelle gare du Nord, élevée sur l'emplacement de l'ancienne, fût complètement terminée depuis plus d'un an, ses abords, sans en être demeurés tout à fait à l'état de superbe projet, ne présentaient guère à la vue qu'un dédale inextricable de constructions inachevées et un amas gigantesque de poussière et de matériaux qui la rendaient pour l'heure absolument impropre au développement d'un cortège royal. On avait décidé en conséquence de rattacher la ligne du Nord à celle de l'Est aussitôt après les fortifications. La gare de Strasbourg n'offrait pas les mêmes inconvénients, le boulevard de ce nom, bien que fort peu bâti, s'étendant sans interruption jusqu'au boulevard Saint- Denis.
J'ai vu dans ma vie beaucoup de ces grands spectacles de parade ; j'ai vu Turin, Florence et Rome, pavoisées et décorées aux jours de réjouissances populaires; j'ai assisté aux cortèges historiques des villes universitaires d'Utrecht et de Leyde et aux entrées triomphales de Bruxelles ; je me suis trouvé à Londres aux solennelles journées d'actions de grâces, mais je n'ai rien contemplé qui fût comparable aux masses pressées de peuple couvrant la route jusqu'au bois de Boulogne dans cet après-midi du samedi. Toute la population suburbaine avait afflué dans Paris. Une
ligne d'infanterie bordait les boulevards d'un côté, dans toute leur longueur ; de l'autre, les gardes nationaux. Et pas une maison depuis la gare, jusqu'à l'extrémité sud de la rue Royale, qui n'eût ses emblèmes, ses trophées, ses inscriptions de welcome (bienvenue). Avec cette sûreté du goût innée qui distingue les Parisiens, l'ordonnateur avait arrêté là les dorures et les ornementations artificielles, laissant se dérouler dans tout son effet prodigieux la magnifique perspective de l'avenue des Champs-Elysées; çàetlà, quelques mâts vénitiens, et c'était tout. Parmi les décorations les plus remarquables des grandes artères de Paris, je citerai sans contredit le superbe arc de triomphe érigé par la direction de l'Opéra entre la rue de Richelieu et ce qui est aujourd'hui la rue Drouot. Il s'élevait jusqu'au quatrième étage des maisons voisines et ne semblait pas •être un édifice temporaire, mais bien un monument destiné à braver les injures du temps. Aucune description ne peut donner une idée de sa grandeur. L'intérieur était entièrement garni de draperies de pourpre semées d'abeilles ; au sommet, des aigles immenses, prêts à prendre leur essor, tenaient dans leurs serres d'énormes écussons portant les monogrammes entrelacés des hôtes impériaux et de leur royale invitée. En face du passage de l'Opéra s'élevait sur un piédestal orné de drapeaux une statue allégorique ; plus loin, ■derrière l'Opéra-Comique (i), apparaissait un obélisque dont la base était exactement la représentation en
(i) Cette façade de derrière aurait dû en réalité être la façade principale; mais en 1782, lorsque l'architecte Heurtier soumit son plan de l'édifice destiné aux chanteurs italiens, ces derniers se montrèrent absolument opposés à l'idée d'un théâtre ouvrant sur les boulevards, dans la crainte d'être confondu avec les petits théâtres situés sur le boulevard du Temple et dans la direction du boulevard actuel des Filles du Calvaire. Cette vanité inouïe souleva l'opinion ■et leur attira maints quolibets, certain quatrain, entre autres, que je ne puis citer ici, même en latin. L'Éditeur.