CHAPITRE VII
miniature du palais de l'Industrie, où était installée l'Exposition. Devant la Madeleine, un bataillon de la garde nationale avait érigé à ses frais deux autres statues allégoriques : la France et l'Angleterre. Une députation de gardes nationaux avait déjà présenté à Sa Majesté un magnifique bouquet à sa sortie du train.
Par une délicate attention, les appartements privés de la Reine rappelaient, sous bien des rapports, ceux qu'elle occupait au château de Windsor, et là où le style de la pièce avait rendu cette transformation impossible, — comme, par exemple, dans l'ancien boudoir de Marie- Antoinette, - — le pinceau habile de deux artistes célèbres avait été chargé de raviver les peintures ternies ou dégradées des murailles et des plafonds. D'admirables toiles, empruntées au musée du Louvre, rehaussaient la splendeur des salles de réception, tandis que le service du palais était confié exclusivement aux régiments d'élite en grande tenue.
Le lendemain de l'arrivée de la Reine étant un dimanche, il n'y eut dans la soirée qu'un concert privé. Dès le lundi, la Reine visita la section des beaux-arts, installée dans un local séparé en haut de l'avenue Montaigne et reliée au bâtiment principal de l'Exposition par des jardins merveilleusement dessinés. Sa Majesté passa de longues heures au milieu des chefs-d'œuvre de l'art moderne de tous les pays. Deux artistes français eurent l'honneur de lui être présentés. C'était, autant qu'il m'en souvienne et par ouï-dire (car je ne me trouvais pas là), Ingres et Horace Vernet.
Puisque j'ai abordé ici ce chapitre de l'art, je ne résiste pas au désir de me permettre une légère digression. Je peux affirmer avec certitude qu'en 1855, bon nombre d'Anglais de la haute bourgeoisie, sans se piquer d'être grands amateurs de peinture ou fins connaisseurs, étaient cependant familiers avec les noms, sinon
avec les œuvres, des maîtres de l'École française moderne, tandis qu'en cette même année 1855, l'envoi de l'École anglaise à l'Exposition universelle fut pour les Français de la classe correspondante une véritable révélation. Bien plus, cette surprise du vulgaire fut partagée par la plupart des critiques, et des meilleurs. Tous avaient bien entendu parler de sir Joshua Reynolds et de Gainsborough, peut-être même de Turner; mais Constable et Morland, Wilkie et Webster, Mulrady et toute la jeune école leur étaient restés parfaitement inconnus. Qu'arriva-t-il pourtant? A peine l'existence de ces artistes fut-elle ainsi révélée qu'il parut sur leur personne et sur leurs œuvres des séries d'articles, ou plutôt une suite charmante d'essais, mettant les plus ignorants des visiteurs à même d'apprécier, avec une justesse singulière, le talent de ces peintres, hier encore insoupçonné. Sachant, sans marchander l'éloge, ne jamais reculer devant l'expression d'un blâme mérité, il était curieux de voir ces critiques condenser en quelques brillants paragraphes le résumé des défauts et des qualités d'un artiste, examiner tout à la fois la tendance et la genèse d'une œuvre aussi bien que son exécution au double point de vue technique et dramatique, en discuter la ligne et la couleur et, tout en faisant la part du milieu et des influences d'entourage, en démêler de la façon la plus ingénieuse le côté purement individuel et subjectif. Combien de fois m'évertuant à grand'peine à la lecture des prolixes et adipeuses colonnes consacrées au même sujet dans nos journaux anglais, n'ai-je pas — qu'on me permette la métaphore — comme le peuple d'Israël regrettait les oignons d'Egypte, regretté ces savoureux oignons de France, cette bonne et substantielle nourriture littéraire si mal remplacée par le produit indigeste de ces cervelles d'ignorants ! et d'ignorants, ce qui passe tout, procédant, sans en avoir une aussi bonne excuse que Pope, procédant par ordre