CHAPITRE yil
mathématique : car la particularité la plus écœurante de ces élucubrations est leur classification numérotée. Il semble vraiment que ces prétendus critiques, ne se sentant en rien supérieurs comme intellect à la moyenne des commissaires-priseurs, se croient tenus d'assimiler autant que possible leurs productions à un vulgaire catalogue. Ces articles, véritable objet d'abomination pour tout homme sachant tenir une plume, si incompétent qu'il soit du reste en matière de peinture, sont aussi justement détestés par le moins littéraire des peintres. Et certes il faut que l'art de la peinture soit en Angleterre une plante robuste et de belle venue pour avoir résisté victorieusement aux attaques comme aux éloges de ces barbares !
Mais revenons à la Reine, qui, après avoir quitté le Palais de l'Industrie, se fit conduire en voiture à Paris pour en visiter les monuments, et notamment la Sainte- Chapelle. L'itinéraire choisi fut, pour l'aller, la rue de Rivoli et le Pont-Neuf, et pour le retour, le Pont-au- Change et l'extrémité Est de cette même rue de Rivoli tout récemment ouverte jusqu'à la place de la Bastille. Sa Majesté jouit alors pour la première fois de la perspective des boulevards dans toute leur étendue. Les décorations de l'avant-veille étaient intactes, et la foule présentait une surface ondoyante de têtes humaines. Grâce à un permis de circuler que m'avait procuré un journaliste de mes amis, je pus me rendre à pied du boulevard Beaumarchais à Tortoni. Peut-être sera-t-il intéressant pour cieux qui vont toujours parlant de l'amitié qui existe entre la France et l'Angleterre de savoir que, durant tout le trajet, je n'entendis pas un seul cri de : « Vive l'Angleterre! » C'était toujours : (f Vive la Reine ! » La foule, sans qu'elle-même s'en rendît compte et tout en cédant à l'excitation du moment, semblait établir une distinction entre le pays et sa souveraine. Je ne commente pas le fait, je le constate seu-
lement. Ce n'est probablement pas la faute de l'Angleterre si elle n'a pas réussi à inspirer à la nation française prise en masse rien qui ressemble à un sentiment amical, mais il est bon de le signaler. Pendant toute la durée de la guerre de Crimée, sur dix Français cultivés, neuf affirmaient ouvertement que l'Angleterre ne s'était servie de la France que pour tirer les marrons du feu, et que cette alliance imposée au pays par Napoléon n'avait été inspirée à l'Empereur que par des motifs tout personnels et dynastiques, et non par un sentiment patriotique et national. Il s'en trouvait pour dire avec candeur, au moment même de la visite de la Reine, que cet honneur accordé à la France serait la seule et unique récompense pour tout le sang et l'argent gaspillés pendant la lutte. Mais il est juste aussi de constater que ces mêmes hommes ne parlaient qu'avec respect et admiration de la personnalité de la Souveraine.
A trois heures, il y eut à l'Elysée une brillante réception, au cours de laquelle on présenta à la Reine les membres du Corps diplomatique accrédités aux Tuileries. Peu après cinq heures. Sa Majesté rentra à Saint-Cloud, où les acteurs de la Comédie-Française donnèrent, dans la soirée et sur sa demande expresse, une représentation des Demoiselles de Saint- Cyr. La Reine désirait entendre de nouveau cette pièce dont elle avait été enchantée à Londres. Bien que je fusse fort intime avec Dumas, nous ne nous étions pas vus alors depuis plusieurs semaines ; ce qui est en somme peu étonnant, puisque Dumas fils lui-même en était souvent réduit à recourir à moi pour avoir des nouvelles de son père : « Qu'est-il devenu? Il pourrait être aux antipodes sans que je m'en doutasse », me disait-il une douzaine de fois par an. Pourtant deux ou trois jours après la représentation de Saint-Cloud, je croisai Dumas rue de la Chaussée-d'Antin : « Eh bien, vous devez être content, lui dis-je, il paraît que la Reine