CHAPITRE VII
a non seulement demandé à revoir votre pièce qu'elle avait déjà vue à Londres, mais qu'elle s'en est déclarée plus satisfaite encore la seconde fois que la première.
— C'est comme son auteur , répliqua-t-il , plus on le connaît, plus on l'aime. Je sais pourtant ce qui l'aurait amusée bien davantage que de voir ma pièce, c'eût été de me voir moi-même, et franchement ça m'aurait amusé aussi.
— Alors pourquoi n'avoir pas demandé une audience? je suis sûr qu'on vous l'aurait accordée » , ajoutai-je , bien convaincu que Sa Majesté eût été trop heureuse de faire cet honneur à un homme de la valeur de Dumas.
« En effet, j'y ai pensé, me répondit-il. Une femme aussi remarquable et qui sera probablement la femme la plus célèbre du siècle aurait dû se rencontrer avec le plus grand homme de France, mais j'ai eu peur qu'on me traitât comme Mme de Staël traita Saint-Simon. C'est dommage, parce qu'elle s'en ira sans avoir vu ce qu'il y a de mieux dans notre pays : « Alexandre, roi du monde romanesque, Dumas l'ignorant (1). »
Et, éclatant de rire, il s'éloigna.
Le mardi 2 1 , la Reine alla visiter à Versailles les galeries de peinture installées par Louis-Philippe et assista le soir à une représentation de gala à l'Opéra. Le len-
(i) Alexandre Dumas faisait allusion à une anecdote généralement peu connue sur Mme de Staël et le comte de Saint-Simon. Le chef de la nouvelle secte écrivit un jour à l'auteur de Corinne : « Madame, lui disait-il, vous êtes la femme la plus remarquable de France, j'en suis, moi, l'homme le plus remarquable. Si nous nous arrangions pour vivre quelques mois ensemble, nous aurions peutêtre l'enfant le plus remarquable de toute la terre. » Mme de Staël déclina poliment l'honneur de cette proposition.
Quant à l'épithète d'ignorant que Dumas aimait à s'appliquer, elle venait de ce fait qu'en parlant de Dumas le célèbre chimiste, on l'appelait généralement Dumas le savant. <« Donc, disait en riant le romancier, je suis Dumas l'ignorant. » L'Éditeur.
i6o UN ANGLAIS A PARIS.
demain fut consacré de nouveau au Palais de l'Industrie, mais seulement à la section industrielle, et la soirée fut occupée par une représentation du Fils de famille. Le 23, après avoir passé plusieurs heures au Musée du Louvre, elle se rendit au bal que lui offrait la municipalité de Paris. Je ne tenterai même pas la description de cette fête ; les frais seuls de lieurs et de décoration s'élevèrent à la somme respectable de trois cent cinquante mille francs. L'honneur de l'organisation en revenait tout entier à Baltard, l'architecte des Halles centrales.
Mais je me rappelle un petit incident qui amena une rumeur de surprise parmi les dames de la Cour ; celles-ci avaient, déjà à cette époque, abandonné l'ancienne et charmante façon de danser et se contentaient de marcher les quadrilles ; aussi grand fut leur étonnement lorsqu'elles virent la royale matrone de trente-cinq ans, déjà pourvue d'une nombreuse famille, exécuter consciencieusement tous les pas que lui avait appris son maître à danser et sans y mettre rien de la nonchalance considérée alors comme le comble de la correction. Je me trouvais à côté de Canrobert, rappelé depuis peu pour reprendre ses fonctions auprès de l'Empereur. Après avoir considéré la Reine pendant quelques minutes, il se tourna vers la dame qu'il avait au bras, et je l'entendis lui dire : « Parbleu, elle danse comme ses soldats se battent : en veux-tu, en voilà; et correcte jusqu'à la fin. » Ajoutons que jamais le soldat anglais n'eut un plus fervent admirateur que Canrobert.
La splendeur de cette fête de l'Hôtel de ville n'a jamais été surpassée, si ce n'est en 1867, lorsqu'il fut donné à la municipalité parisienne d'en faire de nouveau les honneurs, et cette fois à une véritable fournée de souverains. Le 24 eut lieu la troisième visite à l'Exposition, et je vois encore dans mon souvenir les huit splendides équipages de la Cour, descendant à grand fracas l'ave-