‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 82 sur 200 · CHAPITRE VII. i6r · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. i6r

nue des Champs-Elysées. Je me rendais au Champ de Mars où se préparait une revue en l'honneur de vSa Majesté ; mais après avoir donné ordre à ma voiture de m'attendre rueBeaujon, je m'acheminai tranquillement vers l'avenue afin de mieux jouir de ce brillant spectacle. Le cortège disparu, je retournais rue Beaujon, lorsque je rencontrai Béranger qui y habitait. Le vieillard semblait fort pressé, ce qui m'étonna, car, de tempérament flegmatique, il se départait rarement de son calme habituel. Aussi m'informai-je de la cause de cette hâte inaccoutumée. « Je vais voir votre reine », me répondit-il. Je savais qu'un an ou deux auparavant il avait refusé de se rendre aux Tuileries sur l'invitation de l'Impératrice; sur quoi celle-ci, qui savait à l'occasion être charmante, était allée elle-même voir chez lui le vieux chansonnier. Sa réponse ne manqua donc pas de me surprendre : « Je croyais, lui répliquai-je, que les têtes couronnées vous laissaient bien indifférent. Comment, vous avez refusé d'aller voir l'Impératrice, et vous vous précipitez pour voir passer la Reine?

— Non; je vais voir la femme : s'il y avait sur le trône beaucoup de femmes comme elles, je leur pardonnerais d'être reines. » ^

Sa Majesté n'a jamais connu cette réponse, cjui est cependant tout à la fois le plus bel hommage et le plus spirituel qui ait été rendu à ses vertus privées.

Tout cela se passait il y a bien, bien des années! Je me suis souvent étonné, depuis, que le prince Albert, qui savait apprécier le mérite des littérateurs français comme celui des écrivains de son propre pays, n'ait pas suggéré à son auguste épouse la pensée de recevoir officiellement les hommes de lettres comme elle avait reçu le corps diplomatique. C'eût été une réunion pleine d'originalité, dont le souvenir eût marqué entre les meilleurs de cette merveilleuse semaine.

i62 UN AN'GLAIS A PARIS.

La France était encore considérée à cette époque comme la première puissance militaire de l' Europe ; et si ses soldats ne l'emportaient pas en valeur sur ceux qui succombèrent pendant la guerre franco-allemande, leur prestige, du moins, n'avait pas encore été entamé. Ils étaient en outre incontestablement plus agréables à voir que les légions mal vêtues de la troisième République. La revue fut donc des plus brillantes. L'étincelant défilé terminé, Sa Majesté se rendit aux Invalides pour visiter le tombeau de Napoléon I". Bien qu'il eût été commencé, je l'ai incidemment raconté, sous le ministère de M. Guizot, il n'était pas encore achevé et ne fut officiellement inauguré que six ans plus tard.

Mon billet pour la revue m'avait été donné par le maréchal Vaillant, ministre de la guerre et le seul des maréchaux du second Empire avec lequel je fusse à cette époque intimement lié; mais je nouai par la suite les meilleures relations d'amitié avec le maréchal Lebœuf et le maréchal de Mac Mahon.

Je consacrerai un chapitre de ces Souvenirs au maréchal Vaillant , originale figure de soldat , vraiment typique à bien des égards; pour l'instant, je me bornerai à rappeler une anecdote qui caractérise bien l'homme et qui se rapporte à cette visite de la Reine.

Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westphalie, était alors gouverneur des Invalides. Rien de plus naturel que ce choix qui le constituait le gardien du dernier sommeil de son frère ; mais rien de plus naturel également, disons-le, que sa répugnance à se trouver auprès de ce tombeau avec la souveraine du pays qu'il rendait moralement responsable de la triste mort de l'illustre exilé. Aussi le dernier survivant des Bonaparte de la branche aînée, l'ancien combattant de Waterloo, prévoyant le pèlerinage de Sa Majesté, s'était-il empressé, une quinzaine de jours avant la visite redoutée, de se

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