CHAPITRE VIII
à peine témoignait-il moins d'aversion pour les sabreurs que pour les guerriers de boudoir, et lorsque les deux types se fondaient en une seule personnalité, comme il n'était pas rare sous le second Empire, surtout après la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, il n'en pouvait dissimuler son profond dégoût. Ne nourrissant pas la moindre illusion sur l'état de l'armée française, il s'abstenait pourtant, à cause de ma qualité d'étranger et malgré notre amitié, de formuler devant moi ses critiques à cet égard. Il se reconnaissait du reste incapable d'effectuer les réformes désirables. « Il faudrait avant tout, disait-il, un homme plus jeune et plus habile que moi ; il serait indispensable ensuite qu'il se sentît là à poste fixe. Aucun changement de ministère, aucune vicissitude politique ne devrait l'atteindre ; je ne joue pas et je n'ai jamais désiré jouer un rôle politique, et si je trouvais un homme qui pût mener à bien les réformes qui s'imposent au ministère de la guerre, ou mieux, qui fût capable d'y tout remettre, comme il le faudrait, sur un pied nouveau, je lui céderais la place sur-le-champ. Vous allez m'objecter, je le sais bien, que je tire un très confortable revenu de mes diverses charges et m'accuser de cumuler moi-même les traitements. Mais ne toucherais-je pas cet argent, qu'un autre le toucherait à ma place qui n'aurait pas un atome de talent de plus que moi... Et quel homme oserait dire à la nation que son armée est pourrie jusqu'aux moelles, qu'il n'est pas un de ses généraux qui en sache autant que le dernier des capitaines des armées autrichienne et prussienne? Et en admettant qu'un homme trouvât ce courage dans son patriotisme, ne serait-il pas honni et conspué comme un malfaiteur?... Je reste parce que je ne ferais aucun bien en me retirant; c'est une de mes raisons, et je crois de plus que je pourrais en m'en allant faire beaucoup de mal. Car, voyez-vous, les trois cent cinquante mille
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francs de mes multiples émoluments, je les économise d'autre part à l'État en veillant sur ses finances. Non que je fasse beaucoup, mais ce que je peux, je le fais. »
C'était absolument vrai : il se montrait très soigneux des fonds publics aussi bien que de la caisse personnelle de l'Empereur, qui lui était confiée en vertu de sa charge de Grand Maréchal du Palais; rien n'était plus vrai aussi que l'extrême limite dç ses moyens d'action. Napoléon était généreux et prodigue par tempérament; aussi devint-il le point de mire de tous les imposteurs du monde, capables de lui présenter ou de lui faire parvenir une requête. Sa liste civile de près de quarante millions ne lui suffisait jamais. Assez simple dans ses goûts, mais connaissant bien l'amour des Français pour le faste et l'éclat, il les servait à leur gré. Quant à la charité, elle était tout à fait dans sa nature. 11 n'aurait pas plus pu vivre sans donner que sans fumer son éternelle cigarette. Il appejait cette dernière la soupape de sûreté du cerveau, et la charité, la soupape de sûreté de l'orgueil. Je me rappelle une anecdote qui m'a été contée par quelqu'un de son entourage intime lorsqu'il n'était encore que Président. C'était à la veille d'un voyage dans une ville de province et sur la fin d'une séance du Conseil des ministres. Tout en parlant à l'un d'eux, il sortit de son gousset deuxécus de cinq francs, et les faisant tourner à la manière anglaise : « C'est tout ce qui me reste pour mon voyage de demain, messieurs », dit-il en souriant. M. Ferdinand Barrot vit qu'il parlait sérieusement et emprunta dix mille francs que le Président trouva sur sa table de toilette, en se retirant pour la nuit. Vingt-quatre heures après, Napoléon n'avait même plus ses deux écus de cinq francs; ils avaient été engloutis tout aussi bien que l'emprunt de M. Barrot dans des souscriptions locales pour des œuvres de charité. Parmi les papiers recueillis aux Tuileries après la