CHAPITRE VIII
fuite de l'F^mpereur, on trouva plus de deux mille lettres de demandes, toutes datées de l'année courante et toutes portant leur réponse annotée dans le coin , — leur réponse, c'est-à-dire le montant de la somme envoyée. Le total ne s'en élevait pas à moins de soixante mille francs. Et n'oublions pas que c'étaient là seulement les pétitions que l'Empereur avait gardées par devers lui, ne pouvant les remettre à ses secrétaires ou à ses ministres comme ressortant de îeurs attributions respectives. La phrase du maréchal Vaillant, prononcée bien des années plus tôt : « Je ne peux pas faire beaucoup, mais je fais ce que je peux », me semble suffisamment expliquée.
Le jour de ma visite au maréchal, celui-ci déplora amèrement les extravagances de l'Empereur; il ne pouvait comprendre qu'il invitât tant de souverains : « Je ne dis pas cela, ajouta-t-il, pour votre Reine : l'accueil que lui fait l'Empereur est un juste retour de l'hospitalité qu'il reçut lui-même autrefois en Angleterre. Je veux parler des autres qui vont venir, si nous durons assez longtemps pour cela. Oui, oui, vous verrez et vous vous rappellerez peut-être ce que je vous dis. »
Le vieux soldat, de fait, ne se laissa jamais éblouir par l'éclat des fêtes si merveilleuses qu'elles fussent et moins encore s'illusionna-t-il jamais sur leur efficacité comme ciment d'alliance et d'amitié internationales. Au reste, rien n'éblouissait le maréchal, et si déférent qu'il fût toujours dans ses rapports avec les membres de la famille impériale, il ne se faisait pourtant pas scrupule de leur dire carrément sa manière de voir. Le cousin de l'Empereur, Plon-Plon , pourrait raconter à cet égard plus d'une curieuse histoire.
Les gens verbeux, et ceux surtout que Carlyle qualifie de « wind-bags », étaient la terreur du maréchal; or, il appert d'une part que le prince de Canino, autre cousin de Louis-Napoléon, rentrait sans conteste dans II. 10
lyo UN ANGLAIS A PARIS.
cette dernière catégorie, tandis que Vaillant, d'autre part, dans son horreur des bavards et pour les évincer autant que possible, avait pour méthode de fixer ses audiences à une heure très matinale : six heures et demie en été, sept heures un quart en hiver. Les gens, disait-il, n'aiment pas à se lever si matin, si ce n'est pour une affaire d'importance. Inflexible même envers le beau sexe, il ne se départait jamais de cette règle. Habitué sans doute, en vieux soldat qu'il était, à se lever de bonne heure et ravi du succès évident de sa détermination, il s'était résolu à ne faire aucune exception pour personne. « Je me réserve ainsi ma journée », disait-il en riant. Ceci posé, il arriva qu'un jour, le prince de Canino eut à solliciter une audience; Vaillant, comme bien on pense, la fixa à l'heure accoutumée. Le lendemain matin, grande surprise du maréchal, car au lieu du prince se présentèrent deux de ses amis. Ils venaient, expliquèrent-ils, demander raison à Vaillant d'avoir osé déranger un personnage de l'importance du prince à une heure aussi indue. « Mais je ne l'ai pas dérangé du tout : il n'avait qu'à ne pas venir, ce que du reste il a fait, répliqua le maréchal. Aussi bien, consentirais-je à lui rendre raison de mon offense imaginaire, que je ne me battrais certes pas à quatre heures de l'après-midi; il aurait donc à se déranger, mieux vaut qu'il reste dans son lit. Je vous salue, messieurs. » Et il les congédia.
L'Empereur en rit aux larmes, lorsqu'on lui narra l'aventure, et Napoléon ne riait, on peut m'en croire, ni aisément, ni souvent.
Il court bien des histoires sur l'horreur du maréchal pour les importuns; et comme il arrive toujours en pareil cas, elles sont pour la plupart empreintes d'exagération. On le montre, traitant de la façon la plus cavalière des personnages très haut placés et même des femmes du meilleur monde. Je n'ai jamais assisté natu-