CHAPITRE VIII. lyi
rellement à aucune entrevue de ce genre, mais je me suis souvent trouvé aux audiences qu'il donnait à des visiteurs de moindre marque. Même dans ses meilleurs jours, ses manières étaient toujours brusques, mais rarement malhonnêtes, à moins qu'il n'y fût poussé par quelque bonne raison échappant souvent de prime abord au simple profane non initié. Je me rappelle que vers 1862 ou 1864, j'étais un jour avec lui dans ses appartements privés, lorsque son ordonnance lui apporta une carte.
— Faites entrer ce monsieur, dit Vaillant après un rapide coup d'œil sur la carte.
Entre un grand individu, bien mis, la rosette de la Légion d'honneur à la boutonnière; un officier retraité, à coup sûr.
— Qu'est-ce que vous me voulez? demande le maréchal, sans faire un mouvement, le dos tourné au visiteur.
— Me trouvant à Paris à l'occasion des vacances de Noël et du Jour de l'An, j'ai cru de mon devoir, Excellence, de venir vous présenter mes respects.
• — C'est tout ce que vous me voulez? reprend le maréchal.
— C'est tout. Excellence, balbutie le malheureux.
— Très bien : alors je vous souhaite le bonjour. J'avais, faut-il croire, l'air quelque peu choqué de
cette façon sommaire d'éconduire les gens, car, la porte à peine fermée, le maréchal se retourna vers moi.
— Ne croyez pas, me dit-il, que j'aie commis une injustice. Quand des gaillards de ce genre viennent me présenter leurs respects, c'est qu'ils désirent que je leur présente aussi quelque chose, et de plus substantiel; c'est pourquoi je coupe court à leurs compliments.
Ces audiences prenaient aussi parfois un tour comique, car le maréchal savait, lorscju'il le voulait, être fort spirituel. Dans le pays de l'égalité, plus que partout ail-
leurs, tout le monde est toujours en quête de privilèges et d'exceptions, mais jamais et en aucun cas les faveurs n'étaient — et ne sont encore — demandées à tort, à travers et au mépris de tout discernement comme lorsqu'il s'agissait — ou s'agit — d'éviter le service militaire. Mille prétextes variés, tous plus ridicules les uns que les autres, étaient mis en avant par les parents pour préserver leurs précieux rejetons de l'odieuse vie de la caserne. Quelques années de discipline militaire auraient, en bien des cas, fait le plus grand bien à ces jeunes gens, car, en général, ceux qui réclamaient le plus hautement l'exemption passaient leur temps dans l'oisiveté ou pire encore. En province, il y avait toujours moyen d'influencer le conseil de revision, soit par l'entremise du préfet, si les parents du jeune homme étaient connus pour leurs opinions gouvernementales, soit par celle de l'évêque, s'ils restaient, au contraire, fidèles aux régimes déchus, soit surtout, pour ne pas mâcher les choses, par la corruption tout simplement, s'ils étaient riches. A Paris, l'affaire présentait plus de difficultés; outre qu'il arrivait fréquemment que les membres du conseil de revision fussent changés à la dernière heure, comment au milieu de l'affluence des conscrits s'en fier à la mémoire de ces messieurs? De plus, les autorités militaires ayant introduit cette nouvelle règle que le nom des recrues ne serait appelé qu'une fois l'examen terminé, et comme, avec la meilleure volonté du inonde, il est souvent difficile de distinguer un fils de famille d'un franc plébéien lorsqu'ils se présentent tous deux en costume d'Adam « tels que Dieu les a faits », il arriva souvent de plaisantes méprises. Plus d'une fois, malgré la grande ingénuité des parties intéressées et leur bonne volonté évidente à se laisser reconnaître par le chirurgien-major, il advint qu'un jeune artisan, sain comme l'œil, aussi bien, d'ailleurs, que le jeune bourgeois opu-