‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 89 sur 200 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

lent avec lequel on le confondait, fut déclaré impropre au service tandis que ce dernier, fort déconiît, s'y voyait proclamé apte à tous égards.

Je sais à ce sujet une bonne histoire dont je puis certifier l'authenticité, car elle arriva à un membre de la famille avec laquelle je m'alliai plus tard par mon mariage. Ce monsieur et son cocher avaient des fils du même âge. Les deux jeunes gens tirèrent donc au sort en même temps et amenèrent l'un et l'autre de mauvais numéros. Le système des remplaçants était encore en pleine vigueur, mais à ce moment-là précisément, par suite de bruits de guerre, assez fondés du reste, les remplaçants se cotaient un prix fou. C'aurait dû, je l'avoue, être parfaitement indifférent au richard dont il s'agit; par malheur, il était d'une parcimonie extrênie, et la mère plaida sans succès la cause du jeune conscrit. Aussi extravagante dans ses dépenses que son mari était avare et n'ayant pas un centime d'économies, elle se creusait vainement la tête pour trouver le moyen d'éviter à son enfant gâté, sans bourse délier, bien entendu, puisque, nous le savons, sa bourse était vide, cette vie de caserne indigne de lui. Très belle et très intelligente, elle allait beaucoup dans le monde, oii elle était fort entourée. Avec une diplomatie toute féminine , elle en arriva à connaître la composition probable du conseil de revision et, l'histoire ne dit pas comment, à enjôler le chirurgien-major de telle sorte qu'elle en obtint la promesse formelle d'agir pour le mieux en faveur du cher garçon. Il aurait fallu pour bien faire que le chirurgien vît d'abord le jeune homme, mais c'était là le compliqué de l'affaire, madame ■^*"" ayant fait la connaissance dudit officier dans des circonstances toutes particulières et qui ne lui permettaient guère de l'introduire à son foyer : ajoutons en outre que les autorités, en raison même des bruits de guerre, redoublaient de vigilance, que les agissements de cer-

tains officiers étaient suspectés et que, par suite, rien n'eût été plus imprudent de la part de notre homme que de donner l'éveil à ses supérieurs en se présentant chez sa... protégée.

Le temps pressait ; aussi avait-il fallu brusquer les événements ; on en jugera par ce fait que, trois jours avant la date fixée pour le conseil de revision, madame '^■^■'^ n'avait jamais vu le chirurgien et que la veille de la séance l'arrangement final était conclu. On avait décidé que le « cher enfant », sous prétexte d'une blessure à la main, se présenterait avec une bande de soie noire autour du poignet. La chose semble à peine croyable, mais le hasard voulut que le fils du cocher, qui était mécanicien, se fût justement blessé le poignet et l'eût entortillé d'un ruban noir. Le nom de famille du cocher commençait par un B, celui de la dame par un C. On devine le quiproquo, et la joie et la surprise du jeune mécanicien, en s'entendant déclarer impropre au service militaire pour cause de faiblesse des organes respiratoires. Mais la surprise, sinon la joie, du chirurgien fut bien plus grande encore lorsque, dans la fournée qui suivit, il aperçut un second conscrit ayant le poignet entouré d'une écharpe noire. Lui demander son nom n'était pas faisable. Craignant d'avoir été trahi ou découvert, l'officier, sans une minute d'hésitation, déclara aussitôt le présent numéro parfaitement constitué, bon pour le service. O fortune ennemie !

Je crains de m'être laissé entraîner bien loin des audiences comiques du maréchal Vaillant, mais j'y reviens, quoique par une voie détournée.

La supercherie la plus usitée pour obtenir l'exemption, lorsque toute tentative de corruption était impossible et l'emploi d'une influence privée hors de question, était de faire simuler aux jeunes recrues, ou la myopie, ou la surdité, ou encore le bégayement. Pour cette dernière infirmité, chacun sait qu'on arrive à s'en défaire

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avec l'aide d'un bon professeur, mais c'est un fait aussi, — moins connu, il est vrai, — qu'à cette époque, il y avait un professeur pour apprendre aux gens à bégayer. Quanta moi, je connais personnellement un opticien du boulevard des Italiens dont le père a gagné une jolie fortune en abîmant la vue des jeunes gens, c'est-à-dire en les entraînant, pendant toute l'année qui précédait le tirage, de manière à les amener à se servir, au moment de la revision, de verres excessivement forts dont l'usage emportait d'emblée l'exemption. Il fallait, on le comprend, agir avec prudence et très graduellement; aussi notre industriel n'avait-il pas taxé ses honoraires à moins de mille francs ; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir parfois, à ma connaissance, vingt ou trente élèves... ou patients. Les autorités n'ignoraient rien de ces abus, mais se sentaient impuissantes à les réprimer. Simuler la surdité semblait plus compliqué encore, et cependant plus d'une recrue y avait réussi de la façon la plus victorieuse, lorsqu'un décret ministériel vint couper court à ces supercheries en détachant tous ces pseudo-myopes, sourds, bègues, et ceux mêmes qui souffraient réellement de ces infirmités, dans le service du transport et des ambulances.

C'est alors que le maréchal Vaillant fut accablé de visites par nombre de mères anxieuses espérant toujours obtenir une faveur pour leurs enfants, et ce fut l'ère des audiences vraiment comiques.

— Mais, Excellence, s'exclamait l'une d'elles, mon fils est à la lettre sourd comme un pot!

— Tant mieux, madame, il n'aura pas peur à la première fusillade. Nos jeunes conscrits sont presque tous de prime abord terrifiés au sifflement des balles. J'y ai passé, je vous assure : ce sera un admirable troupier.

— Mais il n'entendra pas les commandements.

— Ce n'est pas nécessaire, madame, il n'aura qu'à regarder les autres et à faire comme eux. Et, réflexion

lyô UN ANGLAIS A PARIS.

faite, nous le mettrons dans la cavalerie : c'est, en somme, le cheval qui obéit au commandement, et non le cavalier. De plus, ce sera pour lui à la chambrée un réel avantage d'être sourd, car on y dit bien des choses qui amèneraient le rouge à son front innocent; à tout prendre, il vaudra mieux qu'il ne les entende pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour, madame.

Et quoique la dame sentît bien que le vieux soldat se moquait d'elle et de sa poule mouillée de fils, la chose était faite si poliment et avec une telle apparence de sérieux, qu'il lui fallait bien prendre son parti d'un refus.

Dans une autre occasion, — car le maréchal aimait à raconter ces histoires et les accompagnait d'une mimique fort réussie, — dans une autre occasion, à peine venait-il d'éconduire une dame affligée comme la précédente d'un sourd pour fils, qu'on en introduisit une seconde dont le rejeton souffrait d'une difficulté dans la parole.

— Madame, lui dit imperturbablement le maréchal, votre fils réalisera le type du soldat immortalisé par M. Scribe.

Et prenant une attitude théâtrale, il fredonna :

Un vieux soldat sait souffrir et se taire Sans murmurer.

Et notez qu'il aura encore pour lui l'avantage d'être jeune. Je puis même vous donner une autre consolation. Une dame vient de me quitter dont le fils est sourd. Je verrai à faire placer le vôtre dans la même compagnie et leurs lits côte à côte. Il pourra ainsi bégayer tant qu'il voudra sans ennuyer son camarade.

— Mais mon fils est tellement myope. Excellence, presque aveugle; jamais il ne pourra distinguer ses frères d'armes des ennemis, plaidait une troisième.

— Que cela ne vous inquiète pas, madame, répliquait

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