‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 90 sur 200 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

le maréchal, nous le mettrons dans l'infanterie : il n'aura qu'à tirer, il est sûr de toucher quelqu'un ou quelque chose.

Tout ceci se passait, on le comprend, dans les bons jours du maréchal; car, lorsqu'il était de mauvaise humeur, c'est à peine s'il tolérait la plus légère observation ; et encore fallait-il, si l'on risquait cette observation, qu'on l'énonçât dans un langage aussi brusquement concis que le sien propre. La flatterie avait par-dessus tout le don de l'horripiler; si convaincu qu'il pût être de son tort, on ne l'eût jam.ais amené à en convenir par des pleurnicheries ou de belles paroles. Trouvait-il, au contraire, un solliciteur aussi violent que lui, il n'était pas rare de le voir revenir sur sa décision première.

En attendant un jour le maréchal, je croisai dans l'antichambre un individu qui, à en juger sur sa mine, n'était rien moins que satisfait. Après avoir arpenté la pièce de long en large pendant quelques minutes, il finit par frapper du poing sur la table, tout en invectivant hautement le maréchal et en lui appliquant les épithètes les moins flatteuses.

Le vieux brave, attiré par le bruit, arriva en manches de chemise, car dès qu'il en avait fini avec les visites féminines, il ne manquait jamais d'ôter sa tunique.

— Rentrez, monsieur, dit-il au bruyant personnage.

Peu d'instants après, celui-ci ressortait la figure rayonnante. J'entrai à mon tour et trouvai Vaillant ravi et se frottant les mains.

— Un excellent garçon, après tout, s'écria-t-il, un excellent garçon !

— Ce peut être un excellent garçon, remarquai-je, mais il n'a pas un langage très choisi.

— C'est son genre; il n'aime pas qu'on lui refuse; mais c'est tout de même un excellent garçon; c'est

lyS UN ANGLAIS A PARIS,

pourquoi j'ai fait droit à sa requête, que j'aurais bien certainement repoussée s'il avait pleurniché sur ma décision, bien qu'il ait, au reste, parfaitement raison dans ce qu'il demande.

De science stratégique dans le sens que les Allemands nous ont appris depuis à attacher à cette expression, le maréchal Vaillant avait peu ou point. La plupart des généraux, ses contemporains, sans en excepter les plus jeunes, n'étaient guère mieux doués à cet égard que leur chef hiérarchique. C'étaient tous de bons soldats lorsqu'il ne s'agissait que de se battre et de payer chacun de sa personne, comme ils l'avaient fait en Algérie, mais il n'y avait parmi eux ni un grand chef d'armée, ni même un tacticien ordinaire.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, un des plus douloureusement pénétrés de cette vérité était le maréchal luimême; il n'en était pas moins entêté, et quand il s'était une fois résolu à un plan d'action, il devenait presque impossible de l'en dissuader. Pendant l'hiver de 1854-55, il s'était mis dans la tête de faire occuper l'île d'Aland par le général Niel, au cas où Bomarsund tomberait entre les mains des Français. Il ne s'était pas arrêté un instant à cette considération que les quatorze mille hommes du corps d'occupation, insuffisants pour défendre l'île si les Russes voulaient leur en contester la possession, étaient trop nombreux s'ils devaient se borner à intercepter les renforts, cette opération n'offrant pas grande difficulté.

Un jeune et habile diplomate qui en savait plus, à lui seul, sur ces parages que tout le personnel du bureau des renseignements du ministère de la guerre, finit pourtant par lui faire abandonner ce projet. 11 quit- <tait le maréchal au moment même où j'étais introduit; ce dernier, bourru comme un ours mal léché, grommelait entre ses dents : « Garçon intelligent, très 1 intelligent. » Et aussitôt, en quelques courtes phrases

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