‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 91 sur 200 · CHAPITRE \'III · texte numérisé non relu

CHAPITRE \'III

saccadées, il me mit au courant de la situation, me demandant qui, à mon avis, avait tort ou raison. Je lui avouai franchement que je me rangeais à l'opinion du jeune diplomate. « C'est bien ce que je pensais, marmotta-t-il ; mais vous admettrez que c'est diablement ennuveux d'avoir tort. »

Bien que le maréchal fût un très médiocre stratégisle, on avait tort de se le représenter comme un vulgaire troupier, brusque et peu cultivé, tel que l'étaient, il le faut dire, beaucoup des officiers ses contemporains. Il s'intéressait surtout à certaines branches scientifiques et ne manquait guère les séances de l'Académie des sciences, dont il était membre. L'astronomie l'attirait surtout; puis venaient l'entomologie et la botanique.

Néanmoins, malgré son enthousiasme cosmographique et bien qu'il eût risqué plus d'un rhume à observer quelque phénomène astral, il désapprouvait fort que l'on gaspillât des milliers de francs à cet effet; pour peu qu'il s'agît de débourser l'argent du gouvernement en vue de recherches scientifiques définies de façon plus ou moins vague, ses instincts d'économie reprenaient aussitôt le dessus : « Je suis, ou plutôt j'ai été moimême un phénomène scientifique très intéressant, disait-il alors, et personne n'a jamais dépensé un sou pour venir me voir. »

11 faisait ainsi allusion à un fait dont il m'a souvent parlé, et que plus tard il a raconté comme il suit dans ses Mémoires :

« Pendant longtemps, et surtout de 181S à 1830, par les temps très secs et très froids, lorsque je rentrais dans mon humble chambre sans feu, après avoir passé la journée dans des appartements surchauffés, j'ai été souvent tout à la fois le spectateur et le médium d'un étrange phénomène d'électricité.

« Du moment où j'avais quitté mes vêtements, ne

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gardant plus que ma chemise, cette dernière se mettait à pétiller, devenait absolument lumineuse, lançant des étincelles, tandis que les pans se collaient ensemble et restaient ainsi pendant un certain temps. »

Je lui demandai une fois s'il n'avait jamais communiqué ce fait aux autorités scientifiques. 11 sut éluder une réponse directe à ma question, mais celle qu'il me fit est bien caractéristique de l'attitude intellectuelle et morale des officiers de l'Empire envers les Bourbons, aussi bien que de l'attitude des Bourbons eux-mêmes envers tout ce qui, choses ou gens, ne se trouvait pas en concordance absolue avec les principes religieux, politiques et sociaux de leurs partisans, prêtres ou laïques.

« Il faut vous rappeler, mon cher, répliqua-t-il, le régime sous lequel nous vivions quand j'étais sujet à ces manifestations électriques; rappelez-vous encore que j'avais combattu à Ligny et à Waterloo, que, sans avoir été licencié en 1815, j'étais surveillé comme tous les autres soldats de l'Empire, et que nos actes les plus innocents étaient considérés comme autant de tentatives de conspiration. Vous n'avez pas la plus légère idée de ce qu'était la police sous la Restauration, sans parier du clergé. Ce n'est pas pur hasard si j'accouple ces deux noms. Si j'avais fait part des phénomènes dont je vous parle à un savant quelconque, il n'eût pas manqué de publier le résultat de ses observations et de ses expériences, et savez-vous bien ce qui me serait arrivé?... J'aurais été jugé et peut-être condamné pour sorcellerie, — oui, pour sorcellerie, — à moins que les prêtres ne se fussent emparés de moi pour me présenter comme un phénomène, non pas scientifique, mais religieux, une sorte de stigmatisé. Ils auraient prouvé par A plus B, pour leur plus grande satisfaction, que j'étais, ou presque un saint, ou voué au diable, corps et âme; dans l'un et l'autre cas, la vie me

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