CHAPITRE VIII. iSi
serait devenue intolérable. Ceux-là seuls qui ont vécu sous les Bourbons sont à même de comprendre à quel système de terreur ils se prêtaient. On vous dira qu'ils étaient bons et charitables, et ceci, et cela, et mille autres choses encore. Je dis, moi, qu'il n'y eut jamais de plus grands tyrans; et si le duc d'Angoulême et le comte de Chambord étaient arrivés au trône, la France serait tombée au niveau intellectuel de l'Espagne. Je préférerais la République la plus athéeàun retourà cet état de choses, et je n'ai cependant pas besoin de vous dire que je crois fermement qu'il ne meurt pas un passereau sur la terre sans la volonté de Dieu.
« Oui, j'ai gardé le silence sur ces bizarres manifestations électriques, et si je ne l'avais pas fait, vous ne parleriez pas pour l'heure au maréchal Vaillant, je ne serais, soyez-en sûr, qu'un misérable idiot, en admettant que j'aie pu vivre jusqu'à présent. »
Telle fut la réponse du maréchal ; et c'est le plus long discours que je lui aie jamais entendu prononcer.
Ses appartements étaient absolument bondés de caissettes remplies d'insectes, de papillons, etc. Le reste de la place était pris par les herbiers, et il n'était pas rare, au milieu de la conversation la plus intéressante, — intéressante surtout pour son interlocuteur, car le vieillard était une mine inépuisable d'anecdotes, — il n'était pas rare de le voir s'interrompre pour vous faire admirer un brin d'herbe sèche ou les contorsions d'une chenille.
Après la guerre d'Italie, la maison, je pourrais presque dire la famille, du maréchal s'accrut d'un nouveau membre, car Vaillant s'attacha à Brusca comme à un être humain. L'histoire racontait qu'elle lui avait été léguée par son premier maître, un général autrirchien tombé à Solférino; et le maréchal ne l'a jamais nié. En tout cas, il trouva Brusca, couchée auprès du mourant et léchant le sang qui coulait de ses blessures. 11. II
i82 UN ANGLAIS A PARIS.
Brusca n'était pas particulièrement jolie, et j'aurais défié le jury le plus compétent en matière de race canine de la classer bien catégoriquement, mais elle était très intelligente et du naturel le plus affectueux. Toutefois, elle se montrait fort réservée, sinon hostile, à l'égard des civils; il me fallut des années pour m'insinuer dans ses bonnes grâces, et je crois bien que je fus l'unique pékin ainsi favorisé. Ce mot seul lui faisait montrer les dents, dresser les oreilles et la queue dans toute la limite du possible. Pour ce dernier appendice, la chose n'allait pas sans un certain effort, car ladite queue, rappelant comme structure celle des colley ou des chiens de Poméranie, n'en était pas moins tortillée autant que celle d'un modeste carlin. Chose assez curieuse, son aversion pour les civils ne s'étendait pas à leurs compagnes du beau sexe, mais la vue d'une blouse la jetait dans des paroxysmes de rage ; il fallait alors l'enchaîner, bien qu'en général ses manifestations agressives, joyeuses ou autres, fussent assez paisibles; elle restait pour l'ordinaire parfaitement immobile, se bornant à émettre quelques sons en ton mineur qui seuls trahissaient sa présence. Elle ne quittait guère le maréchal, toujours couchée à ses pieds ou perchée sur le dos de sa chaise, car elle n'était pas chien de grande taille. Compagne fidèle des promenades de son maître, soit à pied, soit en voiture, on la voyait auprès de lui à table, et elle dormait sur sa descente de lit. Se permettant de temps à autre une lente flânerie dans l'appartement, elle contemplait, songeuse, les herbes sèches et les insectes. Mais un jour, ou plutôt un soir, ses allures nonchalantes subirent la plus complète des métamorphoses : c'était à l'une des réceptions du maréchal à l'occasion de la visite de l'empereur François-Joseph à Paris. Parmi les invités se trouvaient quelques officiers de la suite de Sa Majesté; la joie délirante de Brusca en revoyant ces uniformes autrichiens qui lui avaient été jadis si