CHAPITRE VIII
familiers fut, à la lettre, indescriptible. Elle se trouvait sur le palier supérieur au moment oii elle les aperçut, et les assistants purent la croire saisie d'un subit accès de rage. Bien que l'entrée des appartements de réception lui fût de coutume interdite, rien ne put l'en arracher ce soir-là. Enfermée dans la chambre à coucher du maréchal, elle sut mener si grand vacarme, aboyant et hurlant tour à tour, qu'il fallut lui rendre la liberté. D'un bond elle rentra dans les salons et, pendant trois heures, ne quitta plus les talons des officiers autrichiens. Bien mieux, elle se montra à l'heure du départ toute prête à les suivre, abandonnant sans regret pour eux son si bon maître et sa confortable existence; on dut la retenir de vive force. Le maréchal ne savait trop de prime abord quelle contenance tenir devant ces velléités de désertion de sa favorite, mais il se décida bientôt à lui pardonner une défection qui n'était que fidélité à des compatriotes. Quelqu'un ayant souri à l'emploi de ce dernier qualificatif fut vertement rabroué.
— Je maintiens ce que j'ai dit, compatriotes; et je serais rudement fier d'avoir une compatriote pareille.
Brusca, de ce jour, monta encore plus haut dans l'estime du maréchal; c'était, à l'entendre, un véritable parangon.
— Cette chienne n'a pas seulement toutes les qualités de son espèce, disait-il, c'est mieux encore, elle n'a aucun des vices de son sexe. Elle m'aime tant qu'elle ne veut pas être distraite par un autre amour et vit dans le plus rigoureux célibat.
— La malheureuse, disait-il encore de temps à autre, elle a failli se compromettre.
Hélas ! le maréchal s'était trop avancé en vantant si fort la vertu de Brusca; il lui fallut bien convenir un jour qu'elle avait eu quelques faiblesses, qu'elle expia du reste par une période de santé difficile.
i84 UN ANGLAIS A PARIS.
— Elle a mal tourné, avouait plaisamment son maître, mais que voulez-vous, je ne vais pas l'abandonner.
Et quand la crise fut passée :
— Son incartade ne lui a pas porté bonheur, espérons que la leçon lui profitera.
Brusca eut l'honneur d'être « portraicturée » par Jadin, le Michel-Ange des chiens. Le tableau terminé, on l'exposa plusieurs mardis de suite dans le salon oij les visiteurs purent admirer la nouvelle œuvre du maître. Il s'ouvrit ensuite une sorte de concours entre les familiers du maréchal pour célébrer le caractère de Brusca et versifier son panégyrique ; mais bien que plusieurs académiciens s'y fussent essayés, aucune de leurs élucubrations ne sembla digne d'être gravée sur le cadre du portrait de Brusca. Quelques-unes de ces poésies pourtant, — dont l'une en grec, — artistement calligraphiées sur vélin, ornèrent désormais la table du salon. Le quatrain choisi pour le cadre, œuvre d'un auteur anonyme et qu'on attribuait tout bas au maréchal lui-même, faisait ainsi parler la fidèle Brusca :
— Si je suis près de lui, c'est que je le mérite. Rêvez mon sort brillant, rêvez, ambitieux! Du bonheur de mon maître en ami je profite, J'aimerais son pain noir s'il était malheureux.
Une autre originalité du maréchal Vaillant était de ne jamais accepter une lettre non affranchie ou insuffisamment affranchie. Il s'en tenait si strictement à cette règle, dans ses relations officielles comme pour sa correspondance privée, que plus d'un document d'importance fut ainsi impitoyablement refusé dans ses bureaux qu'il fallut ensuite à grand'peine faire rechercher dans les différents services de poste européens.
Sept fois sur dix, le maréchal en voyage manquait le train. Il n'en faudrait pas hâtivement conclure qu'il fût