‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 94 sur 200 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

inexact ; c'était au contraire la ponctualité incarnée. Malheureusement, dans son beau zèle, il péchait par excès et dépassait le but : arrivant en général à la gare une demi-heure ou trois quarts d'heure d'avance, que pouvait-il faire, sinon s'asseoir dans un coin et s'y endormir consciencieusement, pour ne se réveiller, hélas ! qu'après le départ du train?

Vaillant était Dijonnais, et il avait à Nuits, station située, comme on sait, entre Beauneet Dijon, une cousine d'un certain âge, restée fille, et à laquelle il rendait de fréquentes visites. Installé à Dijon à l'hôtel de la Cloche, il y rentrait habituellement par le dernier train ; et quel que fût pour lui le charme de ces réunions de famille, il ne manquait jamais d'insister pour se mettre en route bien plus tôt que de raison. Il trouvait donc la gare déserte, plongée dans une demi-obscurité — car Nuits est une très petite ville — et le guichet fermé. Un soir qu'il faisait très chaud, il lui prit fantaisie de s'étendre sur le gazon, le préférant aux dures banquettes de la salle d'attente. Là, il s'endormit, mais si bien que lorsqu'il se réveilla stupéfait, il faisait grand jour. Il était six heures du matin, et nombre de trains étaient montés et descendus sans que personne osât troubler son sommeil.

— Mais, monsieur le maréchal, on aurait cru vous manquer de respect en vous réveillant. Après tout, vous n'êtes pas tout le monde, il y a des distinctions, lui dit en manière d'excuses le chef de gare.

— La mort et le sommeil, monsieur, répondit Vaillant, font table rase de toute distinction.

Traduction libre de notre proverbe : DeatJi levels all[\). Il aimait à emprunter ainsi des citations aux langues étrangères, à l'anglais notamment qu'il connaissait à fond et dont il avait traduit plusieurs ouvrages militaires. Ordre fut donné, à partir de cette mésaventure,

(i) La mort nivelle tout.

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de faire abstraction complète de son rang et de le réveiller comme un simple mortel plutôt que de lui laisser manquer le train.

Ce rang, au reste, rien n'ennuyait le maréchal comme de se le voir rappelé à tout propos; s'il était fier de quelque chose, c'était de sa très humble origine, et. bien loin de reléguer ses ascendants dans l'ombre comme maints parvenus, il se plaisait au contraire à en parler ouvertement. J'ai lu une lettre par laquelle il répondait aune demande de renseignement à cet égard ; son correspondant n'était pas , on le comprend, mû par un vulgaire motif de curiosité. « Mon grand-père était un modeste marchand de soieries de la place Saint- Vincent, à Dijon; son père avait été chaudronnier. Il m'est impossible de remonter plus haut dans ma généalogie, là s'arrêtent mes quartiers de noblesse. Permettez-moi de vous dire par la même occasion qu'il n'y a pas plus stupide proverbe que celui-ci : Tel père, tel fils. Jugez-en plutôt. Mon père mourut pauvre, respecté de tous et sans avoir, que je sache, un seul ennemi. Il était pour tous si bon et si bienveillant que ses amis l'avaient surnommé « le Christ». Je ne lui ressemble en rien. Tandis qu'il était petit et mince, je suis grand et gros; on le citait pour sa douceur, et chacun me trouve brusque et cassant. Bref, il possédait toutes les qualités des défauts dont on me gratifie , et j'en ai peur, à trop juste titre. »

Pour moi qui le connaissais bien, je suis persuadé, au contraire, que le monde ne lui rendait pas justice. Il avait bien des défauts, mais il avait plus encore de bonnes qualités. Sa modestie était sincère, et les flatteries qui grisent tant d'hommes dans sa situation le laissèrent absolument froid. Lorsqu'il était de bonne humeur, il avait coutume d'y couper court avec un : « Oui, oui, le maréchal Vaillant est un grand homme, il n'y a pas de doute; tout le monde est d'accord sur ce

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