CHAPITRE IX
La guerre franco-allemande. — Le vendredi 15 juillet 1870. — Confiance présomptueuse des Français. — Clairvoyance de Napoléon. — Son état de lassitude intellectuelle et physique. — Une consultation ; opinion du D'" Ricord. — Patriotisme ou chauvinisme!'— Le Rhin allemand. — Suicide de Prévost-Paradol. — Promotions dans l'armée. — Les maréchaux Niel et Lebœuf. — Altération du plan de campagne primitif. — L'Empereur quitte Saint-Cloud. — Premières dépêches. — M. Thiers refuse le portefeuille de la guerre. — Le général Trochu. — L'Impératrice et son entourage contrecarrent ouvertement les vues de l'Empereur.
Après un laps de temps de plus de treize années (i), il est assez difficile, pour ne pas dire impossible, de préciser exactement la date et l'heure de chaque événement marquant d'une période phénoménale entre toutes. Je ne tenais pas de journal quotidien ; aussi dois-je m'en fier presque entièrement à ma mémoire et me contenter pour me guider dans ces souvenirs de quelques notes hâtives, jetées alors au courant de la plume et sans intention préconçue de les coordonner un jour pour les livrer à la publicité; je ne laisse pas pourtant d'affirmer avec certitude tous les faits principaux de mon récit, soit que j'en aie été moi-même le témoin, soit qu'ils m'aient été communiqués par mes amis et mes connais-
(i) C'est, comme il l'a déjà dit, vers la fin de 1882 que l'auteur •entreprit la rédaction de ses Mémoires. L'Éditeur.
ipo UN ANGLAIS A PARIS.
sances. Par exemple, je me rappelle fort bien que, sitôt la guerre déclarée, mes amis m'engagèrent à sortir le moins possible et surtout à éviter les foules : « Vous êtes étranger, me dit l'un d'eux; il n'en faut pas plus pour que le premier malandrin venu, désireux de vous jouer un mauvais tour, attire l'attention sur vous, et, avant d'avoir pu justifier de votre nationalité, vous seriez roué de coups, sinon pis encore. »
On me donnait cet avis le vendredi 15 juillet 1870, vers six heures du soir, c'est-à-dire peu après les scènes orageuses du Sénat et de la Chambre des députés et au moment même où la nouvelle, s'en répandant dans Paris comme une traînée de poudre, amenait en masse les habitants des faubourgs dans les quartiers du centre. Mes amis étaient tous des gens cultivés et de bonne éducation, et comme tels peu susceptibles de se laisser emporter par l'espèce de délire qui saisit ce soir-là la capitale et la métamorphosa pendant plus d'une semaine en une vaste maison de fous, — et en une maison de fous , s'il vous plaît, où les pensionnaires mutinés auraient réussi à secouer le joug des gardiens! — Cependant, même dans mon cercle intime, personne ne s'avisait de mettre en doute la victoire éventuelle de la France et son droit incontestable « à châtier l'arrogance du roi de Prusse », pour employer leurs propres expressions.
Rien n'est détestable, j'en conviens, comme les gens qui se mêlent d'être sages après coup, mais je puis affirmer en toute honnêteté que je ne partageais guère cette belle confiance; pas un instant non plus, toutefois, il ne me vint à l'esprit que la défaite pût être aussi écrasante. Je me rappelais maints incidents des quatre dernières années que les Français jugeaient bon d'oublier; j'étais aussi au courant de bien des choses qu'ils ignoraient ou feignaient d'ignorer; mais ayant avant tout pris à cœur l'avis contenu dans cette phrase : « Vous êtes étranger » , et bien que je n'eusse à redouter