CHAPITRE IX
de leur part ni violences ni récriminations, je me renfermai dans un silence absolu.
Sans plaider la cause du dernier Empereur, je reste intimement convaincu qu'il était tout à fait opposé à la guerre, et je crois de plus que, fût-il resté à Paris ou à Saint-Cloud, le désastre n'en eût pas été amoindri. Il ne se faisait pas d'illusions sur l'état de ses armées, sans pourtant se rendre un compte exact du degré profond de pourriture de tout le système; mais dire seulement ce qu'il pressentait, eût été, à toute époque et" surtout pendant ces quatre dernières années, signer l'arrêt de mort de sa dynastie. Dès octobre 1866, il avait bien essayé de remédier au mal par une voie détournée en nommant une commission chargée d'élaborer un plan de réorganisation de l'armée. Tout en semblant ne demander que de plus forts contingents , Napoléon espérait au fond que l'enquête dévoilerait des preuves de corruption si évidentes qu'il se trouverait par là même autorisé à démettre de leurs charges plusieurs des hauts fonctionnaires qui l'entouraient. Mais il se heurta à une opposition violente, aussi bien de la part de ceux qui s'en tenaient au but avoué de la commission que de ceux qui en avaient su démêler le motif occulte et véritable. Ce fut la majorité du Corps législatif qui poussa la première ce cri relevé aussitôt par les adversaires du régime impérial : « Si ce projet de loi est adopté, il n'y aura plus de bons numéros. » Ledit projet impliquait de fait le service obligatoire pour tous, €t un vote de cette nature eût compromis du coup la situation des députés vis-à-vis de leurs électeurs, tout particulièrement dans les campagnes, car, disons-le, ce serait bassement prostituer le mot de « patriotisme » que de l'appliquer aux paysans.
De l'expédient imaginé pour suppléer à ce premier projet, je dirai peu ou rien. N'est-ce pas assez que le seul rejet de cette loi ait mis Bismarck à même de pou-
voir, sans un espion, sans un attaché rue de Lille, déterminer exactement d'avance l'effet désastreux qui résulterait pour la dynastie impériale d'une défaite militaire sérieuse, et lui ait permis de calculer avec une exactitude presque mathématique la force de la ligne de défense qui lui serait plus tard opposée ?
L'armée française, hélas! était comme la soupe du pauvre Écossais, « aigre, brûlée, pleine de grumeaux, froide, et, le diable l'emporte, il n'y en avait pas même assez ». Ce n'est déprécier en rien le génie de Bismarck que de dire qu'un homme doué de facultés bien inférieures aux siennes eût aussi clairement discerné la marche à suivre.
Napoléon était-il donc plongé tout de même dans une ignorance assez épaisse pour s'abandonner à une sécurité peu justifiée? Certainement non; mais il était las, las de corps et d'esprit, et si ce n'eût été pour sa femme et son fils, peut-être se fût-il volontiers résolu à abdiquer. Il souffrait depuis bien des années d'une des plus douloureuss maladies qui soient au monde, et, quinze jours avant la déclaration de guerre, des symptômes étaient survenus, si alarmants, qu'une grande consultation avait eu lieu entre les docteurs Nélaton, Ricord, Fauvel, G. Sée et Corvisard. Ces messieurs, tous membres éminents du corps médical , avaient conclu à l'urgence d'une opération immédiate. Chose assez curieuse pourtant, le rapport signifiant cette décision ne fut signé que par l'un d'eux, et on n'en souffla mot à l'Impératrice. Il est à croire que si elle avait été avertie de l'état de santé de son époux, elle n'aurait jamais poussé à la guerre comme elle le fit indubitablement .
Ce n'est que bien plus tard, après la mort de l'Empereur à Chislehurst, qu'on retrouva cette consultation ; mais, par suite de mes relations d'intimité avec le D' Ricord, ces faits, — et bien d'autres, — m'étaient