‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 98 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

connus dès ce mémorable vendredi 15 juillet 1870. Il me parut néanmoins plus sage, comme je l'ai dit plus haut, de garder alors le silence.

Mais bien déterminé à ne pas parler^ — puisqu'il n'en pouvait résulter aucun bien, — j'étais en même temps très résolu à voir et à entendre le plus possible ; aussi, vers huit heures du soir, risquai-je une sortie. Il faisait encore jour, la chaleur était suffocante; mais, dans l'exubérance de leur joie, les Parisiens ne pouvaient attendre pour la manifester que l'obscurité fût venue, et, tout en cheminant, j'aperçus aux balcons plusieurs femmes des classes dirigeantes qui, aidées de leur personnel, faisaient les préparatifs des illuminations de manière à pouvoir éclairer dès que le dernier rayon de soleil aurait disparu sur l'horizon. Je dis bien avec intention des femmes des classes dirigeantes, car je longeais alors la Chaussée d'Antin, et le seul fait d'y occuper un appartement au premier, au second, voire même au troisième étage, témoigne d'une situation de fortune au-dessus de la moyenne. Le bon sens et l'élégance ne marchent pas toujours, j'en conviens, de pair avec les gros revenus, mais il n'est guère possible en pareil cas d'appuyer son jugement sur des bases plus sérieuses.

Dans la rue, la foule se pressait, compacte, échauffée, bruyante à l'excès. Toutefois, à la vue de ces belles affairées, il se produisit une accalmie momentanée, suivie aussitôt de cette acclamation : « Vivent les Mères de la Patrie! » Un rapide regard jeté sur ces dames suffit pour me convaincre que leur progéniture, — si progéniture elles avaient, — n'était encore en état de contribuer que fort peu à la gloire du pays ; mais je réfléchis en même temps qu'elles avaient, selon toute probabilité, des frères et des maris exposés à être appelés à bref délai aux avant-postes « pour n'en plus revenir », et qu'il serait injuste en conséquence de les accuser de

faire là du patriotisme à bon marché. Au reste, il était difficile, sauf pour un sceptique endurci, de n'être pas frappé de cette naïve explosion de rancune nationale de tout un peuple contre un autre peuple tout entier, et c'était, selon moi, une émotion très différente du pur patriotisme. A ce dernier et très noble sentiment se substituait, à mon avis, un assez curieux mélange de haine et de chauvinisme.

Le « sol sacré de la France » — pourquoi plus sacré qu'un autre sol, je n'ai jamais pu le définir; — enfin ce sol sacré n'était pas, en l'occurrence, menacé par la Prusse; tout bien considéré, ce n'était même pas pour une question d'honneur national offensé que Paris se déclarait prêt à se lever comme un seul homme et à tirer l'épée; et cependant, parmi ces milliers d'individus envahissant la rue ce soir-là, pas un qui n'agît comme s'il eût eu une querelle personnelle à vider, non pas seulement avec un ou deux Allemands, mais bien avec chacun des enfants, fils ou filles, du Vaterland, sans distinction d'âge ou de sexe. Il pouvait être huit heures et quart quand je commençai à descendre la Chaussée d'Antin; mais bien que le boulevard des Italiens n'en soit guère distant de plus de deux cents mètres, je n'en mis pas moins plus d'une demi-heure à franchir cet espace, car, au moment où j'émergeais non sans peine sur le boulevard, j'aperçus une horloge qui marquait neuf heures. Deux choses se dégagent nettement dans ma mémoire parmi les incidents de cette soirée : d'abord, les grands préparatifs d'illumination de plusieurs maisons de commerce devant lesquelles on plaçait les transparents lumineux à devises ingénieuses, réservés de coutume pour le 15 août, jour de la fête de l'Empereur. Nous étions encore à un mois de cette date, et le voisin d'un industriel enthousiaste lui en fît l'observation. « Je le sais, répondit celui-ci, je laisserai cet emblème jusqu'au 14 du mois

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prochain et j'en ajouterai alors deux autres, encore plus grands. »

Au jour dit, non seulement le digne homme n'en ajoutait point, mais la décoration première avait disparu, car le second Empire se débattait déjà dans les affres de la mort.

Ce qui surnage aussi, distinctement, dans mon souvenir, c'est une énorme bande de calicot surmontant la boutique d'un libraire, avec cette annonce : Dictionnaire français-allemand à l'usage des Français à Berlin. Moins de deux mois après, je lisais ce qui suit c'est l'extrait d'une entrevue entre Bismarck et de Moltke d'un côté et le général de Wimpfen de l'autre, à la veille de la capitulation de Sedan : « Vous ne connaissez pas la topographie des environs de Sedan,disait le général de Moltke; permettez-moi à ce propos de vous citer un petit exemple qui prouve la présomption et le manque de méthode de votre nation. Au début de la campagne, vos officiers étaient tous munis de cartes d'Allemagne, tandis que les moyens leur faisaient absolument défaut pour étudier la géographie de leur propre pays, puisqu'ils n'avaient pas de cartes de France. » Tout en lisant ceci, je ne pus m'empêcher de penser au libraire et à son annonce, et de me demander combien de dictionnaires il avait bien pu vendre pendant ces quelques premiers jours de fol espoir.

Je ne poussai pas très loin ma promenade ce soir-là ; dès la Maison Dorée, je fus contraint de m'arrêter et de me borner au rôle de simple spectateur. Dans l'impossibilité où je me trouvais d'obtenir un siège, je demeurai debout, écoutant ce qui se disait autour de moi, et, dans le tumulte des opinions qui se croisaient, je n'en recueillis qu'une seule qui fût franchement opposée à la guerre. C'était celle d'un auteur dramatique justement célèbre ; sans être hostile ni à

l'Empire, ni à l'Empereur, il avait pourtant repoussé, bien des années plus tôt, les offres de la princesse Mathilde qui voulait le présenter à Napoléon. Sa haine pour les Allemands, quoique profonde, ne l'aveuglait pas sur leur rare puissance d'organisation et leurs hautes qualités intellectuelles : « Il est bel et bon de crier : A Berlin ! disait-il, et il n'est que trop probable que plus d'un de ces braillards y entrera, mais ce ne sera pas de la façon qu'ils espèrent : ils défileront tête basse sous l'escorte des Allemands. »

Mon interlocuteur avait baissé la voix, et il me pria de ne pas répéter ce qu'il venait de me dire. « Si je me trompe, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on m'accuse d'avoir jeté de l'eau froide sur l'ardeur martiale de mes compatriotes ; si l'événement, au contraire, me donne raison , je renoncerai volontiers au triste honneur d'avoir prophétisé l'humiliation de mon pays. »

C'est pourquoi je supprime ici son nom, mais j'ai souvent songé depuis lors à ses paroles ; et quand je l'ai entendu accuser, particulièrement en Angleterre, d'avoir contribué à la corruption du second Empire par ses oeuvres dramatiques, je n'ai pu moins faire que d'en sourire in petto. A une seule exception près, il n'est point de ses pièces qui ne renferme un sérieux enseignement moral; c'est de plus un excellent mari, un bon père, un fils parfait, et on ne peut guère lui reprocher que de serrer un peu trop les cordons de sa bourse.

Le bruit continuait sur les boulevards, assourdissant ; mais bien que la foule fût des plus denses que j'aie jamais vues, à Paris ou ailleurs, je dois convenir qu'on n'eut pas à déplorer les brutalités et les plaisanteries grossières qui se produisent en Angleterre en semblable circonstance. Sauf quelques exceptions, telles, par exemple, que la manifestation devant l'ambassade •de Prusse, l'attitude générale de la population pari-

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