‹ Un anglais à ParisChapitre 10 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le bâtiment s'effrondrer, car il était une cause continuelle d'ennuis pour eux comme pour les paisibles bourgeois qu'ils étaient censés protéger.

La compagnie se dirigea vers la chambre supérieure, où Lapierre, — sans l'ombre d'un vêtement, - — debout, dirigeait les opérations.

« Qu'est-ce que vous faites, monsieur Lapierre? » glapit Mme Legendre.

« Je prends un bain, madame; il fait très chaud. Vous m'en avez offert un, malgré moi, l 'avant-dernière nuit; et de crainte d'être accusé d'égoïsme, je fais partager ce plaisir à mes voisins. »

Et voilà comment Mme Legendre fut contrainte à réparer le toit de la Childchcrte.

C'est dans cette société que je fus introduit par le fils de mon vieux précepteur. Bien des années se sont écoulées depuis, pendant lesquelles j'ai été mis en rapport avec les grands et les puissants de ce monde, plutôt par la force des circonstances que grâce à mes propres mérites; mais j'y ai vainement cherché les honnêtes amitiés, la conduite désintéressée, le pur enthousiasme artistique dont, en dépit de leur diablerie, ces jeunes gens étaient capables.

Les vices bourgeois, sous le déguisement des vertus civiques et domestiques, s'insinuèrent dans les âmes dès le début du règne de Louis-Philippe. Mais ces vices n'atteignirent jamais les cœurs des habitants de /^ Childeberte du temps qu'ils y logeaient, ni non plus, sauf exceptions rares, dans la suite de leur vie. Plusieurs ont acquis une réputation universelle : peu devinrent riches, même ceux qui étaient sobres et réguliers, comme le meilleur de tous, Eugène Delacroix.

Connaître ces jeunes gens, c'était recevoir une éducation libérale. Pour les Philistins de tout pays, il semble déplorable de vivre sans souci du lendemain. Et ces jeunes gens n'avaient pas même une pensée pour

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le jour présent. Toutes leurs aspirations étaient tournées vers l'avenir; le monde ne retentirait-il peut-être pas alors de l'éclat de leurs noms? mais leur oreille et leur cœur restaient sourds au bruit de l'argent. C'étaient d'imprévoyantes créatures , à coup sûr, des êtres dénués de toute raison pratique, mais combien plus attrayants tout de même que les jeunes peintres de l'époque actuelle dont l'idéal est une forte balance chez le banquier, qui préfèrent voir leurs noms inscrits sur les registres de la dette publique plutôt que dans le livre d'or de l'Art! L'Éden de leurs rêves est une villa-bijou au parc Monceau ou avenue de Villiers ; et leur providence, le richard, l'opulent parvenu dont ils perpétuent les traits, insoucieux de la durée de leur propre gloire.

En commençant à transcrire ces notes, je m'étais promis d'éviter soigneusement toutes comparaisons de ce genre et toutes réflexions de morale chagrine ; involontairement, j'ai comparé et moralisé; mais je tâcherai de fuir désormais cet écueil. Et cependant, comment ne pas remarquer cette rage qu'ont, de nos jours, tant d'inconnus, riches, mais sans valeur personnelle, de se ruer chez le peintre en renom pour lui faire reproduire leurs traits, tandis qu'une simple photographie à vingt-cinq francs eût fait aussi bien le bonheur de leur famille? car il est impossible de supposer qu'en dehors de leurs parents et de leurs amis, personne ait jamais le moindre désir de contempler leur image. Nos expositions annuelles sont encombrées des portraits de ces nullités. Ils se font ainsi une sorte de réclame, au moyen des peintres qui fixent leur image sur la toile, et ceux-ci s'estiment satisfaits d'empocher, en bons agents, de forts honoraires. Je suis certain que ni Holbein, ni Rubens, ni Van Dyck, Hais ou Rembrandt, ne se seraient prêtés à de pareilles transactions. Quand ces grands peintres, ou comme eux Reynolds, Lawrence et Gainsborough, faisaient à

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