‹ Un anglais à ParisChapitre 9 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une nuit, quelque temps après son emménagement, les cataractes du ciel s'ouvrirent sur Paris.

Lapierre s'éveilla en plein déluge. Je n'ai pas besoin de dire que les sonnettes étaient inconnues à la Childebcrte ; on n'était cependant pas en danger de mourir sans secours, pourvu que l'on pût crier; car il y avait toujours quelque compagnie faisant de la nuit le jour et saluant le soleil levant avant de se séparer. Les cris de Lapierre trouvèrent un prompt écho, et la vieille concierge fut bientôt sur les lieux.

« Allez chercher une barque ! allez chercher une barque! hurlait Lapierre. Je me noie.

— Il n'y en a pas dans le quartier, répondit innocemment la vieille femme, croyant qu'il parlait sérieusement.

— Alors, allez chercher Mme Legendre, pour lui montrer l'étang qu'elle m'a loué, au lieu de la chambre que je lui paye.

— Madame ne viendrait pas, pas même pour vous, monsieur, le seul de ses locataires qui paye son terme ; au reste, viendrait-elle qu'elle ne ferait pas de réparations.

— Ah! elle ne veut pas faire de réparations. Nous verrons. Je crois que je lui en ferai faire! » s'écria Lapierre; et il tint parole.

Ce fut l'occasion unique dans laquelle Mme Legendre dut capituler, et j'y ai fait allusion plus haut; il me reste à dire comment la chose advint.

Lapierre, contrairement au précepte, laissa le soleil se coucher sur sa colère, peut-être dans l'espoir d'amener Mme Legendre à revenir sur sa décision si souvent déclarée de ne faire aucune réparation ; mais le lendemain, il se leva dès l'aube, et ne voyant poindre nul ouvrier, il commença l'exécution de son plan. Les chambres à la Childeberte étaient carrelées ; il enleva simplement dans sa chambre trois ou quatre carreaux,

i6 UN ANGLAIS A PARIS.

puis descendit dans la rue, recruta une demi-douzaine de porteurs d'eau et leur ordonna de vider leurs seaux dans l'ouverture ainsi pratiquée. J'aurai probablement à revenir sur l'approvisionnement d'eau de Paris; pour le moment, qu'il me suffise de dire qu'il n'y avait pas alors dans la capitale une seule maison qui ne dépendît de ces Auvergnats; ils transportaient l'eau dans des tonneaux placés sur des voitures, traînées à la main ou attelées. Ces messieurs, tout en trouvant la besogne étrange, consentirent à ce qu'on requérait d'eux. En moins de dix minutes, un cordon de voitures d'eau stationnaient dans la rue Childebert, et, peu après, les étages inférieurs étaient simplement submergés. Aimé Millet, le sculpteur, dont la chambre était située immédiatement au-dessous de celle de Lapierre, fut la première victime. Il donna l'alarme; en un clin d'oeil, il y eut une ou deux têtes à chaque fenêtre, et, malgré l'heure matinale , la rue fut envahie par une foule de jeunes modèles (?) très primitivement vêtues, fuyant le danger et criant de toute la force de leurs poumons. Au dehors , personne ne semblait savoir exactement ce qui était arrivé; l'opinion générale était que la maison brûlait. On courut en toute hâte chercher Mme Legendre. Peu à peu, la vérité s'était fait jour parmi les locataires. L'alarme avait cessé, mais le vacarme continuait.

Quand le bruit se fut répandu de l'arrivée de Mme Legendre, une députation se rendit à l'entrée de la rue pour lui souhaiter la bienvenue. Ils s'étaient munis pour cette aubade charivarique de toutes sortes d'instruments , sauf toutefois de véritables instruments de musique; la vieille dame fut conduite, en grande pompe , à la chambre de Millet. On constata vite la cause du dégât, car les porteurs d'eau étaient encore à l'ouvrage. Les agents de police avaient refusé d'inter venir; à dire vrai, ils n'auraient pas été fâchés de voir

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