CHAPITRE PREMIER
quelqu'un l'honneur de prendre pour lui leurs pinceaux, c'était que celui-ci ou celle-là se distinguait déjà de la foule par sa beauté ou sa position sociale, ses talents, son génie ou sa naissance, et non pas seulement sur un simple désir manifesté, et pour satisfaire une envie impérieuse d'attirer sur soi, à tout prix, l'attention du public.
Les peintres d'autrefois en jugeaient ainsi, et telle était aussi l'opinion de mes jeunes amis de la Childeherte : malheur au camarade qui tentait d'appliquer en matière d'art ce principe maritime international que « le pavillon couvre la marchandise ». Il était accablé de sarcasmes, tourné en dérision, et rarement lui permettait-on de toucher le fruit de sa dégradation artistique. Aussi le bourgeois « à peindre » pénétrait-il rarement à la Childcberte ; et dans ces rares occasions, la colonie entière conspirait-elle pour lui rendre la vie intolérable, à lui et à soxï protégé.
Énumérer tous les stratagèmes inventés pour faire rater la pose, pour décomposer, dans l'attente terrible d'une catastrophe imminente, des traits figés dans l'expression béate d'un placide contentement, serait chose impossible; qu'il me suffise d'en mentionner quelquesuns. Le simulacre d'incendie était un des plus faciles à exécuter, et par conséquent des plus fréquemment employés : on allumait de la paille humide, la fumée épaisse et suffocante s'infiltrait dans tous les recoins et par toutes les fissures de la bâtisse délabrée, et le modèle s'enfuyait, fou de terreur. Il y avait cent à parier contre un qu'il ne reviendrait jamais. D'autres fois, c'était un modèle qui entrait, offrant ses services pour un Saint Jérôme, ou une femme proposant de poser en Godiva, car il est curieux de remarquer combien le culte de l'épouse de Leofric de Murcie était en honneur parmi les Childebertiens. Naturellement, les candidats étaient en costume, ou plutôt
dans le manque complet de costume, approprié aux types choisis. Profondément choqués, le bourgeois ou la bourgeoise collet monté ne renouvelaient pas leur visite. L'annonce de la présence d'un chien enragé dans la maison était commune aussi dans ces occasions; et, de guerre lasse, les aspirants portraitistes durent céder; un large placard apparut sur le frontispice, ainsi conçu : « Le cominerce des portr-aits a été cédé ail directeur et aux membres de l'Ecole des Beaux- Arts. »
Chose assez curieuse à constater, la Childeberte, quoique indiciblement mal tenue, échappa à la terrible visite du choléra. Il m'est impossible de prouver par des détails à quel point on poussait le mépris le plus absolu de toute précaution sanitaire, mais au moment des chaleurs le bâtiment devenait inhabitable. Bien avant que les « puces apprivoisées » fussent devenues un spectacle habituel des fêtes foraines, Emile Signol, plus connu comme peintre de sujets religieux, avait dressé une troupe dont les sujets étaient recrutés dans une autre catégorie de pestes nocturnes. Il affirma, en conférence publique, que le génie des punaises méritait d'être dévoilé et prouva son assertion par plusieurs anecdotes. Ce furent, il faut en convenir, les seules ennemies contre lesquelles vinrent échouer les forces combinées des Childebertiens.
Mais ceux-ci, même dans des circonstances aussi critiques, ne perdirent rien de l'élasticité de leur esprit, et ils effectuèrent leur retraite en masse, d'une façon qui fit rire tout Paris. Un dimanche matin, les fidèles dévots se rendant à la messe, à Saint-Germain des Prés, trouvèrent la place occupée par une troupe de Bédouins, enveloppés dans leur burnous, et dormant du sommeil du juste. Quelques-uns, accroupis, fumaient avec calme leurs chibouks. Ceci se passait aux jours de la campagne d'Alger, et la rumeur se répandit, comme