‹ Un anglais à ParisChapitre 100 sur 161 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tueusement, se leva tout d'un coup en s'écriant : « Ze sais ce qu'il vous faut, monsu Régnier, ze vais faire Gune parruque à étonner Molière lui-même. » Et il tint parole, car il considérait que la perruque contribuait autant que la diction et peut-être plus que le costume au succès ou à l'échec d'un acteur. Quand Delaunay devint sociétaire, son premier rôle fut celui de l'amoureux dans la Migraine, de M. Viennet. « Voilà, monsu Delaunay, oune véritable parruque di sociétaire. Zouez à présent, vous êtes sour de votre affaire. »

Un jour, Beauvallet le trouva arrêté devant la vitrine de Brandus, l'éditeur de musique de la rue de Richelieu. Il contemplait d'un air navré le portrait de Rossini.

« Que faites-vous là, Giovanni ? lui demanda Beauvallet.

— Ah ! monsu Bouvallet, ze regarde le portrait du maestro Giovanni Rossini, et quand ze pense qu'il s'appelle Giovanni comme moi, quand ze vois cette abominable parruque qui a l'air d'oune pelouse après un mois de sécheresse, ze souis rempli de honte et de tristesse. Mais ze veux aller le voir et ze lui ferai pour rien, s'il le veut, oune parruque qui le razeunira de vingt ans. » Il y alla en effet, mais Rossini ne voulut pas en entendre parler, ou plutôt Mme Rossini mit des bâtons dans les roues. Giovanni, furieux, ne prononça plus jamais son nom.

Il avait été amené à Paris par Ligier et travailla sans relâche pendant un quart de siècle à la gloire de la Comédie-Française.

Lorsqu'un critique influent venait à parler élogieusement de la « tête réussie » d'un acteur, comme le fit Paul de Saint-Victor à propos de la création de « Noël » par Régnier, Giovanni ne manquait jamais d'aller lui porter sa carte.

C'était Giovanni qui avait fait la perruque de M. An-

cessy, chef d'orchestre de l'Odéon, et plus tard de la Comédie-Française sous la direction de M. Edouard Thierry. M. Ancessy, excellent chef d'orchestre, était en outre un coinpositeur de talent, mais il avait une faiblesse : chauve comme une boule de billard, il voulait passer pour un Absalon. Giovanni lui avait servi de complice en lui confectionnant trois perruques qui étaient, en l'espèce, le comble de l'art. La première, les cheveux très courts, coupés presque ras, servait du i" au lo du mois; du 1 1 au 20, M. Ancessy en portait une autre dont les cheveux sensiblement plus longs venaient presque à couvrir les oreilles. Mais les dix derniers jours du mois, ses boucles étaient absolument luxuriantes, et il ne manquait jamais de dire, le dernier soir, de manière à être entendu de tout le monde : « Quel fléau que ces cheveux! il faut que je les fasse couper demain. »

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