CHAPITRE \'I
parenté intellectuelle ? Sa patience était admirable ; parfois, pourtant, elle semblait près de lui échapper; il empoignait alors avec frénésie son épaisse chevelure grise ébouriffée, ou s'enfonçait le nez dans un grand mouchoir rouge à carreaux pour se moucher bruyamment, tout en se tenant dans l'un ou l'autre cas perché sur une jambe ; malgré le comique irrésistible de cette attitude, ses élèves ne bronchaient jamais, y étant faits et saisissant le sens de cette pantomime.
Ceux qui s'imagineraient que les cours de Régnier étaient de simples leçons de gestes et de diction seraient dans l'erreur la plus profonde. Régnier, différent en cela de la plupart de ses célèbres camarades contemporains, avait reçu une excellente instruction ; il avait même travaillé chez un architecte et s'était occupé de peinture. Très instruit, il connaissait à fond les caractères de la plupart des grands personnages historiques ; c'était une autorité à consulter quand il s'agissait des mœurs et des coutumes du moyen âge, et sa connaissance approfondie de l'antiquité grecque et romaine aurait fait honneur à plus d'un professeur. Aussi l'appelait-on tour à tour avec une égale justesse « le comédien savant » et « le savant comédien ». Un de ses élèves semblait-il méconnaître l'importance sociale ou politique d'un des personnages des tragédies de Corneille ou de Racine, Régnier aussitôt ouvrait une parenthèse, s'embarquait dans une dissertation en règle, renseignait au mieux le jeune ignorant, et cela avec une méthode qui charmait les auditeurs et aurait pu exciter l'envie d'un conférencier universitaire. Un vrai souffle artistique semblait passer sur ces ossements desséchés de l'histoire et leur redonner le mouvement et la vie.
« Que croyez-vous donc qu'était Auguste ? demanda-t-il un jour devant moi à un jeune homme qui déclamait des vers de Cinna. Pensez- vous que c'était un
concierge ou le commissionnaire du coin ? » Et partant de là, il nous fit assister à une véritable évocation d'Auguste. Tout frémissant de vie, il conduisait son interlocuteur à travers les rues de Rome, entrait au palais avec lui, et, là, devenait Auguste lui-même. Après pareille démonstration, on le voyait souvent descendre les quelques marches de la scène et tomber dans un fauteuil, anéanti.
D'autres fois, à propos de quelque personnage des comédies de Molière ou de Regnard, c'était une anecdote sur ces grands peintres de mœurs, mais une anecdote jouée, après laquelle ses yeux se remplissaient de larmes et l'immense mouchoir à carreaux faisait une nouvelle apparition.
Régnier était très aimé de ses camarades comme de tout le personnel de la Comédie-Française ; mais le perruquier de la maison, Giovanni, l'adorait, littéralement. Le Figaro italien avait, par grande faveur, ses entrées au foyer de la Comédie, et il y tenait de fréquentes consultations; plus fréquentes encore, quand un des sociétaires étudiait un nouveau rôle. On a souvent dit de Balzac qu'il croyait fermement à la réalité des caractères sortis de pied en cap de son cerveau. Régnier était de même quant aux types créés par les grands auteurs dramatiques de tous les temps. Je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui ont un fondement historique. Mais Alceste, Harpagon, Georges Dandin, Sganarelle et Scapin étaient aussi réels pour lui qu'Œdipe et Oreste, Auguste et Mahomet. Il ne donnait pas seulement leurs biographies, mais dépeignait leur extérieur, leur démarche, leur manière d'être et même leur tempérament. La première fois que je l'entendis discourir ainsi, je crus de bonne foi qu'il s'amusait à mystifier Giovanni; mais Rachel, qui était là, me tira de mon erreur. L'Italien assis, écoutant respec-