‹ Un anglais à ParisChapitre 101 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Deux compositeurs : Auber et Félicien David. — Légende de la jeunesse perpétuelle d'Auber. — Son chapeau. — Son opinion sur Meyerbeer et Halévy. — Auber pendant le siège. — Félicien David; sa pauvreté. — Voyage en Orient. — A la cour de Méhémet-Ali. — Première audition du Disert. — A quoi aboutit son succès. — La Perle du Brésil et le coup d'État. — L'histoire à'Aïda. — Pourquoi ce ne fut pas Félicien David qui en composa la musique.

J'ai connu Auber depuis 1842 ou 1843 jusqu'au jour de sa mort. Tous deux, nous sommes restes à Paris pendant le Siège et la Commune; nous nous voyions fréquemment, et je suis persuadé que sa vie fut abrégée d'au moins dix ans par les terribles in fort. unes qui accablèrent son pays. Car, bien qu'au comniencement du siège il touchât à sa quatre-vingt-dixième année, il n'avait pas alors l'air sensiblement plus vieux que lorsque je l'avais vu pour la première fois, trente ans auparavant. C'était un vieillard actif et bien ponant, j'en suis d'accord, mais enfin c'était un vieillard. On a dit et écrit tant de sottises au sujet de son éternelle jeunesse, qu'il est bon d'en parler sensément. La masse du public parisien et pas mal de journalistes ne pouvaient comprendre qu'un octogénaire fît presque chaque jour une promenade à cheval. M. de Lesscps, plus tard, les émerveilla de même et de la même façon. Ils ignoraient et sans doute ignorent encore que M. Mackenzie-Grieves, qui n'est pas plus jeune, et une bonne

demi-douzaine d'Anglais en résidence à Paris, qui ont le même âge, ne manquent guère non plus leur sortie quotidienne à cheval. S'ils l'avaient su, ils se seraient peut-être extasiés moins bruyamment sur un fait aussi simple.

Ce qui contribua peut-être plus que toute autre chose à accréditer cette légende, qu'Auber possédait le secret de l'éternelle jeunesse, ce fut sa grande prédilection pour la société des femmes, et aussi la belle prestance qu'il conserva jusqu'au bout, en dépit de sa petite taille, et enfin la correction impeccable de sa mise.

En effet, il était surtout charmant avec le beau sexe. Au Conservatoire, la plupart de ses élèves, positivement, raffolaient de lui. Bien qu'il fût d'une politesse exquise avec les hommes (et comment Auber eût-il fait pour n'être pas poli? il n'aurait pas su), il avait pour les femmes un sourire particulièrement aimable. Le Don Juan de Mozart lui inspira, lorsqu'il l'entendit pour la première fois, cette réflexion caractéristique : « C'est la musique d'un amoureux de vingt ans, et à moins qu'un homme soit un imbécile, il peut toujours, par un petit coin de son cœur, croire et sentir qu'il n'a que vingt ans. »

Il y avait pourtant une ombre à la joie qu'éprouvait Auber à se trouver dans un cercle féminin : il fallait ôter son chapeau ; or, il avait horreur de rester découvert. Pourquoi ? Mystère. Il était loin d'être chauve ; chez lui, à la rigueur, il aurait pu porter une calotte; mais non, c'est son chapeau qu'il lui fallait. Il composait avec son chapeau, prenait ses repas avec son chapeau, et, au théâtre, bien qu'il lui eût été plus agréable de s'asseoir aux fauteuils d'orchestre ou au balcon, il prenait invariablement une loge et presque toujours une avant-scène, pour pouvoir garder son chapeau. Il passait des heures au balcon de sa maison de la rue Saint-Georges, toujours avec son chapeau.

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