‹ Un anglais à ParisChapitre 102 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« Je ne me sens nulle part, pas même chez moi, aussi à mon aise qu'à la synagogue », disait-il un jour. Il y allait fréquemment, en effet, et uniquement pour le plaisir d'être assis au milieu d'une foule avec son chapeau sur la tête. Mais la répétition de ces pieuses visites et son habitude de rester couvert firent croire à bien des gens qu'Auber était Juif. Cette supposition ne manquait jamais de le faire sourire. « Qui sait ? cela m'eût valu peut-être, répondait-il, le génie d'un Meyerbeer, d'un Mendelssohn, d'un Halévy ! Non, j'ai eu assez de chances dans ma vie, mais celle-là ne m'est pas échue. » Auber, ce mot le montre bien, aimait à proclamer le mérite des autres : jamais personne n'y mit plus d'empressement. Et, certes, il n'était pas Juif. Sa manie de garder son chapeau n'avait rien à faire avec sa religion ; c'était une manie, et rien de plus. Lorsqu'en janvier 1855 on trouva ce pauvre Gérard de Nerval pendu à une grille de la rue de la Vieille- Lanterne, il avait son chapeau sur la tête ; ses amis, et la police elle-même, crurent y voir la preuve qu'il ne s'était pas suicidé, mais qu'on l'avait assassiné. « Un homme qui va se pendre ne garde pas son chapeau », disait-on. « Pourquoi pas, mon Dieu? demandait tranquillement Auber. Moi, si je voulais me tuer, je garderais certainement mon chapeau. »

Auber n'aurait pu vivre loin de Paris. Après un séjour à Londres où son père l'avait envoyé pour se familiariser avec la manière dont se font les affaires en Angleterre, il revint à Paris pour ne plus le quitter jamais. Vers la fin de sa vie, s'il regrettait parfois de ne pas connaître l'Italie, c'est parce que Rossini, pour lequel il avait un culte, avait dit un jour « qu'un musicien doit avoir erré et rêvé sous ce ciel ». Mais, tout de suite, il se consolait en pensant que Paris est le seul lieu sur la terre où il vaille la peine de vivre. « J'airrvais beaucoup ma mère, mais je lui garde presque ran-

cune d'avoir quitté Paris au moment où j'allais venir au monde. Qu'avait-elle besoin d'aller à Caen?... Sans cette fantaisie, je serais un vrai Parisien. » Parisien parisiennant, il l'était bien pourtant, je n'en ai jamais connu qui le fût davantage. Lorsque l'investissement de Paris devint certain, quelques-uns de ses amis le pressaient de partir ; il ne voulut pas en entendre parler. On lui prédisait toutes sortes de désagréments, d'ennuis, la famine, que sais-je encore?... « Cette dernière éventualité ne m'effraye pas outre mesure, répliqua-t-il, car je ne mange qu'une fois par jour et extrêmement peu. Quant au bruit de la canonnade, je ne pense pas en être troublé. On a souvent dit que la première partie de mon ouverture de Fra Diavolo m'avait été inspirée par une retraite de régiment; il y a peutêtre du vrai là dedans. S'il m'était donné d'entendre la retraite des Allemands, j'écrirais une ouverture et un opéra, et qui ne ressembleraient pas à Fra Diavolo, je vous le jure. »

Je ne crois pas que personnellement Auber ait enduré beaucoup de privations pendant le siège. Un homme dans sa situation, auquel suffit par jour un seul repas très léger, était toujours sûr de pouvoir se le procurer quelque part; mais il avait grand'peine à trouver du fourrage pour le vieux et fidèle cheval qu'il montait depuis tant d'années, et lorsque, à bout d'inventions et d'expédients, il dut l'abandonner pour la subsistance des affamés, ce sacrifice lui coûta plus que tout ce qu'il avait pu endurer lui-même. « Ils m'ont pris mon vieux cheval pour le manger, — me répétait-il sans cesse, quand je le revis après l'événement; — je l'avais depuis vingt ans. » Son chagrin était réel et profond.

Il court encore sur Auber une autre légende dénuée de tout fondement : on prétend qu'il pouvait se passer absolument de sommeil. A la vérité, il se couchait très

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