‹ Un anglais à ParisChapitre 103 sur 161 · CHAPITRE \'II · texte numérisé non relu

CHAPITRE \'II

tard et se levait de bonne heure ; mais il ne faut pas oublier que tous les soirs, au théâtre, il s'offrait un bon petit somme d'une heure et demie ou deux heures. Il manquait rarement une représentation à l'Opéra-Comique et à l'Opéra (sauf pourtant quand on donnait une de ses œuvres) , et il avait coutume de s'y endormir paisiblement « en homme du monde, observait Nestor Roqueplan, sans ronfler ».

« Je ne savais pas ce que c'était que ronfler, — disait plus tard Auber, en manière d'excuse, — jusqu'au jour où j'ai pris l'habitude de dormir dans la loge de Véron ; maintenant même, je ne ronfle pas sans y être provoqué. Mais il n'y aurait pas moyen de dormir à côté de Véron sans ronfler, il faut faire plus de bruit que lui ou se résigner à être réveillé. »

Auber était un très brillant causeur, mais il ne se donnait guère la peine de faire des frais quand l'entretien ne roulait pas sur la musique. La musique, c'était tout pour lui, et ce qu'il a produit est vraiment quelque chose de prodigieux. Les plus versés dans l'histoire de la musique d'opéra seraient incapables, si bonne que soit leur mémoire, de citer par cœur la liste complète des œuvres d'Auber. Nous l'avons essayé un jour, en 1850, et cette liste était alors moins longue qu'elle ne le serait aujourd'hui : personne n'arriva à une énumération exacte, ce fut le ténor Roger qui approcha le plus de la vérité.

En dépit de sa réputation universelle, Auber était resté aussi modeste que Aleyerbeer; il avait pourtant plus de confiance en lui-même que le grand musicien allemand. Il était loin d'être ingrat envers les artistes qui contribuaient à son succès : « Mais, disait-il, je ne les dorlote pas et je ne les mets pas dans du coton comme Meyerbeer, qui, du reste, est absolument logique et a, lui, mille fois raison de faire ce qu'il fait. Des Nourrit, des Levasseur, des Viardot-Garcia et des I. 12

2o6 UN ANGLAIS A PARIS.

Roger, on n'en trouve pas au coin des rues ; mais moi, qu'on m'amène le premier gamin venu, pourvu d'une intelligence honnête et d'une voix idem, je me fais fort de le mettre à même, en six mois, de chanter le rôle le plus difficile que j'aie jamais écrit, sauf toutefois celui de Masaniello. Mes opéras sont comme une sorte de bassinoire pour les grands musiciens... Hé, c'est bien déjà quelque chose d'être une bonne bassinoire ! »

Au premier abord, on pourrait prendre cette humilité pour de l'envie; mais je suis certain qu'Auber n'était pas envieux. Quoique peu d'hommes aient été aussi uniformément heureux, il avait eu ses difficultés au début, « lorsque ma musique était peut-être meilleure que celle que j'ai faite depuis », ajoutait-il quand il parlait de ces temps-là. Cette phrase ne manquait jamais en certains cas, et, en particulier, lorsqu'un élève du Conservatoire venait auprès de lui se plaindre d'avoir été traité injustement. Je me rappelle que Coquelin cadet concourait en 1865 ou 1866 pour le prix de comédie; il ne l'obtint pas, et comme nous sortions de la loge d'Auber, le jeune homme vint à nous, des larmes dans les yeux, larmes de colère, je crois, plutôt que de tristesse.

« Ah ! monsieur Auber, s'écria-t-il, c'est une injustice !

— Peut-être bien, mon cher enfant, répliqua celuici; mais rappelez-vous que le jugement définitif à porter sur toutes choses en ce monde peut se résumer dans les mots mêmes que vous venez d'employer : C'est une injustice! Laissez-moi vous donner un conseil. Si vous voulez devenir un bon Figaro, soyez le premier à rire d'une injustice au lieu d'en pleurer. » Là-dessus, il tourna les talons. Coquelin s'est consolé, à ce qu'il paraît, et il est devenu un de nos meilleurs comédiens.

Auber, sur qui j'aurai l'occasion de revenir dans le

Page 1