CHAPITRE VII
cours de ces Notes, aurait pu en parlant au jeune Coquelin, au lieu de généraliser, lui citer l'exemple d'une injustice si criante qu'elle n'avait guère qu'un précédent en ce siècle, dans l'histoire de la musique, et qu'on ne revit heureusement la pareille que bien longtemps après. Les critiques n'ont-ils pas, pendant toute la dernière partie du règne de Louis-Philippe, refusé de reconnaître le génie de Félicien David, comme ils avaient refusé déjà de reconnaître celui d'Hector Berlioz? Et n'ont-ils pas encore, il y a une vingtaine d'années, été moralement coupables de la mort de Georges Bizet, le compositeur de Carmen? ...
J'ai à peine connu Hector Berlioz, mais je rencontrais fréquemment Félicien David, chez Auber. C'était pitié de voir cet homme, même après son succès, — succès, hélas! qui n'avait pas mis d'argent dans sa bourse. — Les souffrances morales , les privations matérielles n'avaient laissé que trop de traces sur son visage et dans son esprit. David avait positivement subi et enduré la faim pour pouvoir acheter le papier et les quelques livres nécessaires à son travail ; et néanmoins, il était assez vaillant pour dire : « Si c'était à recommencer, j'agirais de même. » Les respectables parents qui, tout en roulant carrosse, réduisent leurs rejetons à la portion congrue et refusent de croire à l'essor futur de leur génie parce qu'ils ne leur voient point d'ailes, ces parents assument une grande responsabilité. Le père de Flotow lui coupe les vivres après sept ans, parce que son fils n'est pas arrivé à son but au jour dit, comme un cheval de course. Berlioz ne jouit pas même d'un délai aussi long, son père lui accorde trois mois pour conquérir la renommée. Mais Félicien David n'avait pas de père pour l'aider ou l'entraver dans la réalisation de ses rêves de gloire. Orphelin à cinq ans, il avait été élevé par une sœur trop pauvre elle-même pour lui venir en aide. Un de ses oncles, fort à l'aise, lui alloua
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magnifiquement la somme de cinquante francs par mois pendant un trimestre entier; puis, déjà à bout de générosité, il supprima la pension malgré l'assurance formelle de Chérubini que le jeune artiste avait en lui l'étoffe d'un grand compositeur.
Et le pire, c'est que ces jeunes gens souffrent en silence, tandis qu'il y a des centaines d'hommes riches et généreux qui seraient heureux de leur ouvrir leur bourse. Quand ils avouent leur misérable condition, c'est généralement à aussi pauvre qu'eux. Les favorisés de la fortune achètent souvent à prix d'or les autographes de ces grands artistes, après leur mort, tandis qu'une partie de la somme qu'ils y consacrent aurait suffi à leur rendre l'existence facile pendant qu'ils luttaient vainement contre la misère, poursuivant en dépit de tout leur idéal. J'ai là devant moi une lettre que j'ai payée dix francs. Et j'en donnerais bien cent pour ne pas l'avoir achetée. Félicien David écrivait à un ami de jeunesse : « ... Quanta l'argent, puisque je suis obligé d'en parler, les choses vont de mal en pis. Et il est très certain qu'avant peu je serai obligé d'abandonner la partie. J'ai été malade pendant trois semaines avec des douleurs dans le dos, la fièvre, des frissons partout. Je puis bien dire que mon mal vient de mes ennuis, de la mauvaise nourriture des restaurants de Paris et de l'humidité dans laquelle je vis. Pourquoi ne suis-je pas un peu plus riche? Je suis sûr que les petites douceurs qu'un artiste devrait pouvoir se donner me feraient grand bien. Je ne parle pas du corps, quoique cette moitié de nous-mêmes influe considérablement sur l'autre, sur l'esprit; mais mon imagination en vaudrait mieux, car comment un cerveau constamment fatigué par les mille tracasseries des besoins matériels pourrait-il travailler librement? En vérité, je n'hésite pas à dire que l'imagination meurt en nous sous le poids de la pauvreté et des privations. »