‹ Un anglais à ParisChapitre 106 sur 161 · CHAPITRE \'1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \'1I

Nous nous dirigeâmes alors vers Smyrne, oij ma musique reçut un accueil plus favorable. Je jouais chaque soir, en plein air, et l'un de nous faisait le tour avec son chapeau comme si nous avions été une compagnie de musiciens ambulants, rompus au métier dès le berceau. Nous n'étions cependant pas trop malheureux, puisque nous avions à boire et à manger, ce qui était pour moi, je l'avoue, le point capital. Jusque-là, une alimentation suffisante n'était pas entrée quotidiennement dans le programme de ma vie. Mes compagnons cependant s'agitaient et s'impatientaient ; ils disaient qu'ils n'étaient pas venus pour boire, manger et chanter, mais pour convertir à leurs doctrines ces contrées plongées plus profondément que tout autre pays d'Europe dans les ténèbres de l'obscurantisme. Ainsi nous traversâmes successivenient Jaffa, Jérusalem, Alexandrie, pour arriver enfin au Caire. Kœnig-Bey venait justement d'entreprendre l'éducation des soixante ou soixante-dix enfants de Méhémet-Ali ; ce fut lui qui me présentai leur père, dans la pensée de me faire obtenir la place de professeur de musique des dames du harem. « Il est inutile, m'avait-il expliqué, de chercher à devenir professeur de musique des jeunes princes , parce que Méhémet-Ali, bien qu'il ne manque pas d'intelligence, ne voudrait pas en entendre parler. Il ne juge pas nécessaire que des garçons s'adonnent à un art aussi efféminé. Je ne vous donne pas là mon opinion, mais la sienne. Or, il a en matière d'éducation des idées très arrêtées. Quand je vous aurai dit que mon rapport mensuel sur les progrès intellectuels de mes élèves est invariablement accueilli par ces paroles : « Dites-moi de combien leur poids a augmenté ou diminué ! » vous comprendrez que je ne parle pas à l'aventure. Le viceroi estime en efïet qu'un travail opiniâtre doit produire une déperdition de poids proportionnelle ; or, il n'en est pas toujours ainsi, car, pour peu qu'un tempérament

ait quelque tendance à l'embonpoint, elle se développera par le seul fait de rester assis chaque jour durant des heures pour étudier. D'oià il suit que ceux de mes élèves qui ont le malheur d'être gras ne sont pas les plus en faveur, et cependant l'un des plus intelligents, Mohammed-Saïd, est au nombre de ceux-là.

« Ceux qui par là se croiraient autor-isés à penser, disait un jour David, revenant sur ce sujet, que Méhémet-Ali n'était peut-être pas lui-même très intelligent, se tromperaient fort. Je suis convaincu, par le peu que j'ai vu de lui, que c'était un homme extrêmement bien doué. Ses traits, sans être d'une beauté absolue, étaient remarquablement expressifs. Bien qu'il eût dépassé la soixantaine, il semblait encore capable de supporter toute espèce de fatigue; il devait avoir une constitution de fer. Au lieu du calme oriental que j'attendais, il m'avait reçu avec une raideur moitié européenne, moitié militaire, qui se dissipa bientôt dans la conversation. Je peux dire vraiment la conversation, car, bien qu'il ne comprît pas un mot de français, que je fusse également ignorant de sa langue maternelle et que Kœnig-Bey dût agir en qualité d'interprète, ce n'en était pas moins entre nous une véritable conversation. Il avait l'air de deviner le sens des mots, au moment où je les articulais, et de temps en temps il souriait à une observation. Il paraissait lire dans mes pensées, et je ne m'étonne pas qu'il en fût diverti, car je ne me suis, de ma vie, à part moi, autant amusé qu'en ce débat original. Peut-être vous en amuserezvous aussi quand vous saurez que je ne devais pas voir les dames qu'il me fallait instruire; mon enseignement s'adresserait aux eunuques, qui, à leur tour, le transmettraient aux femmes et aux filles du vice-roi. J'essayais naturellement de démontrer l'impossibilité d'un pareil système, mais Méhémet-Ali secouait la tête en souriant d'un air fin. Il n'admettait pas que ses femmes

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