‹ Un anglais à ParisChapitre 107 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

fussent autrement initiées aux beautés de Mozart et de Mendelssohn. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'affaire n'aboutit pas. »

Presque tous les détails que je transcris ici, sans me préoccuper beaucoup des transitions, m'ont été donnés par David à des intervalles éloignés. Un jour qu'il nous contait certains incidents de ses voyages dans les régions moins fréquentées de l'Egypte, j'en vins à lui dire : « Après tout, monsieur David, ces voyages vous ont réussi ; ils vous ont inspiré les sujets de vos œuvres les plus belles. »

Un sourire très amer parut un instant sur ses lèvres; mais son visage reprit bientôt son expression habituelle de mélancolie.

« Oui, ils m'ont réussi. Savez-vous ce qui arriva la veille de la première audition du Désert, de cette soirée après laquelle je peux bien constater sans orgueil excessif que je m'éveillai fameux?... Je vais vous le dire. Sans Azevedo (i), je me serais couché sans souper. Je le rencontrai sur le boulevard et le forçai presque à me prendre des billets; j'avais faim, et le désespoir me gagnait. J'avais couru pendant la matinée entière pour placer des entrées à tout prix ; ce que je redoutais le plus, c'était une salle vide. J'en avais vendu une demi-douzaine peut-être, mais personne ne m'avait payé. Azevedo me dit : « Oui, envoyez-m'en « quelques-uns dans l'après-midi. — Je puis vous les « donner tout de suite, insistai-je, je porte mon bureau « de location avec moi. » Il comprit alors et me remit l'argent. Que Dieu le bénisse et l'en récompense à jamais !

« Maintenant voulez-vous savoir ce qui arriva après

(i) Alexis Azevedo, un des meilleurs critiques de musique du temps, aussi enthousiaste dans ses sympathies que déraisonnable dans ses antipathies. Il devint un admirateur fervent de Félicien David. L'Editeur.

l'exécution ?continua-t-il. La salle (i) était comble, et on applaudissait à tout rompre. Le lendemain matin, les journaux étaient remplis de mon nom; j'étais, suivant eux, « une révélation dans l'art musical ». Mais pour tout cela, je n'en vivais pas moins dans un grenier, au cinquième étage, et l'argent me manquait pour payer mon orchestre, à plus forte raison pour organiser un autre concert. Quant à la partition du Désert, elle fit le tour des éditeurs avant d'en trouver un qui voulût l'accepter ; enfin la maison Escudier m'en offrit douze cents francs que je me gardai de refuser. Au reste, ils se conduisirent très bien, car ils organisèrent une série d'auditions que je dirigeais au prix de mille francs par soirée. Ces bons saint-simoniens n'avaient pas levé le petit doigt pour me secourir dans ma détresse ; néanmoins, je ne voulais pas condamner les bons principes parce que certains hommes ne les représentaient pas dignement. Qu'advint-il de cette détermination de ne pas me targuer de l'injustice des autres pour être injuste à mon tour? Je déposai mes petites économies dans un établissement dirigé par l'un d'eux. J'y ai perdu jusqu'à mon dernier centime, et je n'ai jamais depuis eu la possibilité de mettre un sou de côté. »

Félicien David avait raison : — il ne fit jamais d'argent, d'abord, comme le disait Auber, « parce qu'il était un trop grand artiste pour devenir jamais populaire » ; ensuite, parce que l'ère des cantates et des oratorios n'était pas encore ouverte en France ; en troisième lieu, parce qu'il composait très lentement; et enfin, parce qu'il n'avait pas de veine. Les représentations de son principal opéra furent interrompues par le coup d'Etat. Je veux parler de la Perle du Brésil, qui avait bien été représentée à l'Opéra-Comique en 1850, mais qui n'avait alors tenu l'affiche que

(i) La première audition eut lieu le 8 décembre 1844, à la salle du Conservatoire; l'orchestre était dirigé par Tilmant.

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