‹ Un anglais à ParisChapitre 108 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

peu de soirées, des divergences d'opinion s'étant élevées entre le compositeur et le directeur, M. Emile Perrin (le même qui arriva plus tard à la direction du Grand-Opéra, puis de la Comédie-Française) . Quand on reprit la Perle du Brésil, le 22 novembre 1851, le grand événement qui devait amener la ruine de la seconde République et l'avènement du second Empire pesait déjà sur l'horizon. Bientôt il éclata, et le public déserta les théâtres, absorbé qu'il était par les drames qui se jouaient alors dans la vie réelle. En 1862, Napoléon III nomma Félicien David officier de la Légion d'honneur; Louis-Philippe l'avait fait chevalier en 1846 ou 1847, après une représentation aux Tuileries de son Christophe ColoDib. Lorsqu'on apprit à Auber l'honneur qui venait d'être conféré à David, il s'écria : « Napoléon est pire que le poisson qui avait avalé l'anneau de Polycrate, mais qui, du moins, n'avait pas mis onze ans pour le rendre. » Et, de son côté, Alexandre Dumas prédit « qu'on pourrait bien encore pendant dix ou vingt ans appliquer aux oeuvres de David le fameux : Margaritas... etc.. »

Lorsque, vers la fin de l'Empire, on choisit le nom d'Auber pour l'une des rues avoisinant le bâtiment projeté du nouvel Opéra, celui-ci remarqua que l'Empereur avait été assez bon pour lui faire crédit, en lui accordant de son vivant un honneur réservé généralement aux morts. « Sans doute, ajouta-t-il, il veut s'acquitter ainsi envers la musique, car il a été le débiteur de Félicien David pendant onze ans. En tout cas, je ferai mon possible pour équilibrer le compte : ne commandez donc pas de crêpes avant 1879. » ...En 1879, le bon Auber reposait déjà dans sa tombe depuis près de huit ans !

J'ai dit que Félicien Davidcomposait très lentement. Sans ce défaut, — si c'en est un, — la partition à' A'ida n'aurait pas été écrite par Verdi. Les encyclopédies musicale vous diront que le signor Ghislanzoni est

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l'auteur du libretto, et que le Khédive s'adressa au signor Verdi pour obtenir un opéra sur un sujet égyptien. La première partie de cette assertion est absolument fausse, et la seconde n'est qu'à moitié vraie. Le signor Ghislanzoni n'esta tout prendre que l'adaptateur en vers et le traducteur du libretto. L'original en prose, de M. Camille du Locle, a été tiré d'un scénario fourni par Mariette-Bey, à qui Ismaïl-Pacha avait donné carte blanche pour la musique et les paroles. Mariette-Bey avait pensé tout de suite à s'adresser à un auteur dramatique français, quand une nuit, s'élant attardé à Memphis dans le Serapeum, il se souvint soudain d'une vieille légende égyptienne. Dès le lendemain, il composa le scénario, le montra au Khédive, en fit imprimer dix exemplaires à Alexandrie et en envoya un à M. du Locle, qui développa le sujet en prose.

M. du Locle avait été aussi autorisé à choisir un compositeur français : il est hors de doute que Mariette- Bey, à qui revient l'honneur d'avoir complètement organisé et monté cet opéra, avait dû penser à l'auteur àvi Désert, bien qu'il ne l'eût pas stipulé expressément. Quoi qu'il en soit, M. du Locle s'adressa à David; mais celui-ci refusa, malgré que le prix à forfait et payé d'avance fût de cinquante mille francs. Il ne voulut pas souscrire à la condition première et capitale de l'affaire, de livrer la partition dans les six mois. On pensa alors à Wagner; il est plus que probable qu'il aurait refusé. Verdi accepta.

C'est ainsi que Félicien David, qui avait dans sa musique révélé l'Orient aux Européens, ne recueillit pas plus les fruits de sa conception originale, que Decamps, qui l'avait révélé, lui, dans sa peinture. Auber n'avait-il pas raison en disant au jeune Coquelin cadet que le jugement définitif à porter sur toutes choses en ce monde peut se résumer dans une phrase : « C'est une injustice! »

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