CHAPITRE VIII
Une vente de tableaux en 1845; quelques prix. — Trois peintres : Gabriel Decamps, Eugène Delacroix et Horace Vernet. — Decamps, l'homme et le peintre. — Eugène Delacroix , son apparence extérieure, son talent d'écrivain. — Delacroix et George Sand. — Jenny Leguillon. — Delacroix chez lui. — Horace Vernet, ses opinions politiques. — Une réponse hardie. — Laurent Jan et ses projets d'épopée. — Le chapelain de la Belle-Poule. — Horace Vernet et les vétérans de la Grande Armée. — Une école de pifferari. — Nouvelle visite au Quartier Latin.
En feuilletant, il y a quelques semaines (i), de vieux papiers, mémorandums, documents de tous genres, je suis tombé sur le catalogue d'une vente de tableaux à l'hôtel Bullion, en 1845. J'avais noté les prix atteints par une vingtaine de toiles signées d'artistes de l'époque, déjà plus ou moins fameux, et qui ont acquis depuis une réputation universelle. Un seul faisait exception et appartenait au passé; c'était Herrera le Vieux, mort depuis deux siècles et dont le nom est surtout familier aux connaisseurs parce qu'il fut le maître de Velasquez. Bien qu'aucun doute n'eût été élevé sur l'authenticité de l'attribution, on adjugea pour 3 fr. 75 l'œuvre de l'irascible vieillard (2) ; Un saint , disait simplement le catalogue. J'ai vainement essayé de me
(i) Écrit en 1882.
(2) François Herrera le Vieux était d'un caractère âpre et intraitable ; il est resté célèbre aussi par ses colères.
2i8 UN ANGLAIS A PARIS.
rappeler pourquoi je l'avais laissé passer ; il fallait que j'eusse pour cela quelque bonne raison, car « le cadre seul valait bien le double » , selon la phrase consacrée des commissaires-priseurs. Me méfiais-je ?... J'ai vu qu'un Américain avait, deux ans plus tard, payé ce même tableau 14,000 francs ! Mais ce n'est pas, après tout, une garantie de sa valeur.
La vogue était certainement alors aux artistes contemporains plutôt qu'aux anciens maîtres, car, quelques pages plus loin, une note marginale me donne le prix de vente de trois toiles de Meissonier : le Corps de garde, Une partie de piquet, et Un jeune homme regardant des dessins ; elles avaient paru toutes trois au Salon de l'année, et chacune se vendit 3,000 francs. Il est assez difficile de dire quelle serait aujourd'hui leur valeur marchande, étant donnée surtout l'énorme dépréciation de l'argent depuis cette époque. Une peinture d'Alfred de Dreux, au contraire, que j'ai notée aussi, ne trouverait certes pas aujourd'hui acquéreur pour 200 francs : elle en obtint 3,000, tandis qu'il ne se produisait pas d'enchère pour l'esquisse originale du Serment du Jeu de paume, de David, sur la mise à prix de 2,500 francs. Un paysage de Jules André, artiste bien supérieur à Alfred de Dreux, partait pour 300 fr., et les Oies du Frère Philippe, de Baron, pour 500. Il n'y eut pas une seule offre pour le Marc-Aurèle, d'Eugène Delacroix; d'ailleurs, quand Delacroix vendait ses tableaux, c'était pour cinq ou six cents francs. Par contre, des dessins de Decamps pour son admirable Histoire de Samson atteignirent chacun mille francs. Gabriel Decamps était néanmoins plus malheureux et plus à plaindre qu'Eugène Delacroix. Les œuvres méconnues du public devenaient chères à celui-ci comme la prunelle de ses yeux, et il ne consentait plus à s'en séparer, à aucun prix ; il agit ainsi, par exemple, pour son Marino Faliero tandis que Decamps , lorsqu'il