CHAPITRE VIII
habitait faubourg Saint-Denis, détruisit un jour délibérément cent quarante dessins qu'il aurait aisément vendus i ,000 francs pièce et qui vaudraient aujourd'hui quatre fois autant. Delacroix, heureux par le don divin du génie en lui-même, « considérait son œuvre et la trouvait très bonne » , alors que le pauvre Decamps se lamentait du dédain systématique dans lequel le tenait, croyait-il, le gouvernement qui ne lui donnait pas de commande.
« Vous peignez avec une grosse brosse, mais vous n'êtes pas un grand peintre », disait sir Joshua Reynolds à un pseudo-Michel- Ange. Gabriel Decamps n'eût guère compris ce mot, car pour lui l'idée d'être admis ou invité par l'Etat à couvrir de peinture un certain nombre de mètres de toile, de muraille ou de plafond, était chose si séduisante qu'il en perdait positivement l'appétit et le sommeil. Ce fut peut-être la seule goutte amère mêlée à la coupe presque débordante de son bonheur, mais qui ne sait que cette goutte unique suffit parfois à empoisonner la coupe entière?
Bien qu'il fût d'humeur assez inégale, Decamps avait de bons côtés dans le caractère; ainsi il était absolument indifférent aux résultats pécuniaires de son art et fort généreux envers ceux qui « avaient succombé en chemin ». Souvent, par contre, il se donnait des airs d'ours et de sauvage, non qu'il eût l'horreur du monde, mais dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'être aimable par intérêt et de se faire sociable pour servir son ambition. Personne n'a jamais aussi peu compris cet axiome : « Bien faire et laisser dire. » Decamps n'était jamais las de bien faire, mais il n'était jamais las non plus de se tourmenter sur ce que le monde en pourrait bien penser. Il n'est pas un seul de ses tableaux qui ne contienne une pensée originale, et il fonda une école absolument nouvelle, ce qui n'est pas une œuvre de mince importance. Le public s'accordait à le recon-
naître, mais Decamps se refusait à jouir de cet hommage, parce qu'il lui manquait l'estampille officielle. Lorsqu'il consentait à oublier ses griefs réels ou imaginaires, il devenait le meilleur des compagnons, pourvu toutefois qu'on appréciât la satire amère et mordante. J'ai toujours pensé que Jonathan Swift devait ressembler à Gabriel Decamps dans ses rapports journaliers avec ses intimes. Attaquant rarement les artistes, ses confrères, il réservait tous ses traits pour les hommes politiques de son temps et pour ceux qui avaient vécu sous le règne précédent. Il méprisait les Bourbons du fond du cœur, et son dédain s'exhala sous la Restauration dans des caricatures qui, en pleine actualité, devaient marquer comme un fer rouge. Il avait gardé bon nombre de ces productions éphémères, et je dois avouer qu'elles m'ont paru après coup d'une sévérité excessive. « Si les Bourbons, disait-il un jour, avaient continué à régner en France, j'aurais sollicité du Sultan des lettres de naturalisation. »
Decamps mourut comme Géricault d'une chute de cheval ; mais il avait depuis longtemps cessé de produire. «Je ne puis plus ajouter beaucoup à ma réputation, disait-il, et je ne tiens pas à rien ajouter à mon œuvre. »
Le monde entier, en 1855, retentissait littéralement de son nom, mais je ne crois pas que cette admiration unanime lui ait donné beaucoup de joie. Il avait à l'Exposition universelle de cette année-là plus de cinquante tableaux dont plusieurs avaient été refusés par les jurys des Salons précédents. Fidèle à son système, ce n'est que rarement, peut-être même jamais directement, qu'il en avait appelé de cet ostracisme, mais il vécut et mourut en mécontent. Bien différent en cela de ceux pour qui la popularité est une telle jouissance que, comme Mirabeau, ils ne se sentiraient pas le courage d'être impopulaires, Decamps ne sut jamais trouver aucun plaisir dans sa popularité.