‹ Un anglais à ParisChapitre 12 sur 161 · CHAPITRE PREMIER. 2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. 2i

un vrai feu grégeois, qu'un groupe d'Arabes, prisonniers de guerre, bivouaquait autour de l'église, où un service serait célébré pour eux dans l'après-midi, comme premier jalon à leur conversion au christianisme.

C'était un dimanche, Paris entier s'y précipita. Les Bédouins avaient disparu, mais une collecte fut faite, à leur bénéfice, par quelques jeunes gens à l'air modeste et grave. Les Parisiens donnèrent libéralement. Cette nuit-là, et les deux ou trois qui suivirent, la Childeberte, délivrée momentanément de son fléau nocturne, illuminée a giorno, de la base aux combles était en liesse. Les habitants des rues adjacentes passèrent à leur tour plusieurs nuits blanches, quoique leurs maisons fussent parfaitement propres et saines.

J'étais un hôte fréquent de ces réunions, mais je sens qu'il est au-dessus de mes moyens d'en donner une description détaillée. J'ai dit déjà que l'état de délabrement de la construction y rendait extrêmement dangereux tout essai combiné d'art chorégraphique, tel que le pratiquaient les Childebertiens et leurs amis des deux sexes, à la Grande-Chaumière; toutefois, rien n'empêchait une dame ou un cavalier de la compagnie d'exécuter de temps en temps un cavalier seul. Nous en étions encore, ne l'oublions pas, à la -période pré rigolbochienne, avant que Chicard et son chahut eussent été éclipsés par le créateur du cancan moderne aux évolutions plus gracieuses et plus élégantes, j'ai nommé le fameux Brididi ; alors que le Faubourg du Temple, le bal du Grand-Saint-Martin et la descente de la Courtille étaient encore dans leurs beaux jours et patronnés par la. jeunesse dorée de Paris. Les habitués de l'établissement du Père Lahire considéraient comme une gloire d'imiter, aussi exactement que possible, les mouvements bachiques et giratoires de l'autocrate chorégraphique de l'autre côté de l'eau.

Aucune description ne peut en donner l'idée exacte; seul, peut-être, un dessinateur, et de grand talent, eût-il pu y arriver. Mais, généralement, les soirées à la Childeberte ne comportaient pas pareil spectacle; le programme était, au point de vue intellectuel, plus ambitieux ; seulement ce programme était rarement, pour ne pas dire jamais rempli. La faute en était habituellement à la plus belle portion de l'assemblée qui n'avait ni goût ni compétence pour jouer le rôle d'un public attentif et passif, et pour subir la lecture d'un poème inédit de quelques milliers de vers, quoique le lecteur ne fût rien moins que l'auteur lui-même. En vain la partie masculine et moins frivole de l'auditoire réclamait-elle « silence en faveur du barde », les interruptrices ne pouvaient concevoir un barde sans guitare ou autre instrument analogue, et moins encore un barde qui récitait ses propres œuvres ; et la fête de la raison et de l'effusion des âmes se terminait brusquement par la motion d'une fillette, à la langue délurée, qui, se levant, proposait un exode vers une taverne voisine ou vers la Grande-Chaumière, située près de là, « si, disait-elle, on continue à nous assommer avec des vers ».

La menace produisait toujours son effet. On priait poliment le barde de vouloir bien rouler son manuscrit, et Déranger, Désaugiers, ou même M. Scribe, remplaçaient le Victor Hugo en herbe, jusqu'au petit jour. Les habitants de la rue Childebert, coiffés de leurs bonnets de nuit, surveillaient de leurs fenêtres le départ des invités, se félicitant à la pensée que, pour trois semaines, la paix allait régner dans les salles de réception de cette « maison maudite ».

De mes fréquentes visites à la Childeberte était résulté un goût prononcé pour les plaisirs de la vie de bohème au Quartier Latin. Je n'avais pas vingt ans, et tout en apercevant souvent dans ma famille les hommes éminents qui devaient, quelques années plus tard, de-

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