‹ Un anglais à ParisChapitre 111 sur 161 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De toute la merveilleuse constellation des peintres de cette période, c'est Eugène Delacroix que j'ai le mieux connu ; notre amitié dura jusqu'à sa mort, en décembre 1863. J'étais en fort bons termes aussi avec Horace Vernet; mais, quoiqu'il fût peut-être un plus gai compagnon que Delacroix, je préférais ce dernier. Notre mutuelle affection dura presque un quart de siècle, sans qu'il y eût jamais entre nous un seul désaccord; son humeur était cependant, je le confesse, extrêmement variable. Personne, à ma connaissance, sauf peut-être Gustave Flaubert, n'a porté à un point pareil le mépris du bourgeois. Bien que ses manières fussent parfaites, son effort n'allait pas à être plus que strictement poli dans ses rapports avec la classe moyenne.

Dante et Shakespeare exceptés, Eugène Delacroix est sans doute le plus grand poète qui ait jamais vécu : il était plus vraiment poète que Victor Hugo, en ce qu'il était absolument indifférent aux résultats matériels de son génie. Si Shakespeareet l'auteur de l'^/z/é'r avaient peint, ils auraient peint comme Delacroix; son Sardanapale est le poème de Byron condensé et transcrit sur la toile.

Si longtemps que j'aie connu Delacroix, je n'ai jamais bien su s'il était grand ou petit, et la plupart de ses amis et connaissances étaient dans la même incertitude à cet égard. Quand nous fûmes réunis autour de son cercueil, sa longueur nous étonna.

Il avait vraiment une physionomie étrange; figés parfois dans une immobilité de statue, ses traits frémissaient soudain de la chute du menton à la jonction des sourcils, avec un mouvement singulier des narines, presque mathématique dans sa régularité. Il avait l'air d'être affecté par une odeur désagréable ; dans un de ses jours de bonne humeur, je me risquai à lui en faire la remarque. « Vous avez parfaitement raison, me répondit-il ; je crois toujours sentir de la corruption

dans l'air, mais cette corruption n'est pas nécessairement d'essence matérielle. »

Passionné pour les fleurs, il aimait à s'en entourer; son atelier se transformait souvent en serre. La température y était invariablement très haute, ce qui ne l'empêchait pas de frissonner de temps en temps. J'ai toujours pensé que Delacroix avait du sang indien dans les veines ; son physique justifiait jusqu'à un certain point cette conjecture que rien n'appuie dans les traditions de sa famille. Ce n'était, à vrai dire, ni ses cheveux noirs, ni son teint olivâtre, ni l'originalité de ses traits qui m'avaient amené à cette conclusion, mais bien la bizarrerie inexplicable de son caractère que j'ai étudié pendant des années sans parvenir à le comprendre. Un trait dominait le tout à frapper même un petit enfant, c'était son honnêteté ; le reste n'était plus qu'un amas de contradictions.

Il est difficile d'imaginer un poète, et surtout un poète-peintre, sans la passion absorbante de la femme, — non pas nécessairement toujours de la même femme ; Delacroix, à ma connaissance, n'eut jamais de passion de ce genre, car il est difficile d'admettre que Jenny Leguillon, sa gouvernante, ait pu lui inspirer un pareil sentiment. Quand j'ai connu Delacroix, il avait, il est vrai, dépassé la quarantaine, mais ses amis de jeunesse ne lui ont jamais attribué aucun attachement romanesque, pas même une calme affection domestique. Un homme de quarante ans n'est certainement pas invulnérable à cet égard ; nous avons vu pourtant Delacroix résister victorieusement aux avances de la femme qui ensorcela positivement les uns après les autres tant de ses illustres contemporains, Jules Sandeau , Alfred de Musset, Michel de Bourges, Chopin, Pierre Leroux, Cabet, Lamennais, etc.

Paul de Musset, en représailles peut-être des torts qu'elle avait eus envers son frère, donna un jour une

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