‹ Un anglais à ParisChapitre 112 sur 161 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

amusante narration de la tentative avortée de George Sand pour captiver Delacroix.

Le peintre, paraît-il, avait semblé subir l'ascendant auquel peu d'hommes savaient se soustraire, ou du moins George Sand crut pouvoir à quelques indices présager sa victoire.

Il serait assez difficile de déterminer à quel mobile obéit George Sand en cette affaire. Voulait-elle vraiment précipiter les choses, ou au contraire arrêter Delacroix dès le début?... Les deux hypothèses sont admissibles. Il est certain qu'elle suivit sa tactique habituelle en essayant d'obtenir de son admirateur l'aveu de ses sentiments. Toutefois, bien que j'aie pu me convaincre par la suite que le récit de Paul de Musset était vrai en substance, connaissant son animosité contre elle, je n'admets pas absolument sa théorie du désir qu'avait la dame « de brusquer les fiançailles (i) ».

Un matin donc, tandis que Delacroix était au travail, George Sand entra dans son atelier . Elle semblait abattue, et presque immédiatement lui déclara le but de sa visite.

« Mon pauvre Eugène ! commença-t-elle, j'ai peur d'avoir à vous annoncer une triste nouvelle.

— Oh ! vraiment? dit Delacroix sans interrompre son travail, mais lui donnant un de ses bons sourires en guise de bienvenue.

— Oui, mon cher ami, j'ai bien consulté mon cœur, et cet examen, j'ai le regret de vous le dire, m'a convaincue que je ne peux pas et ne pourrai jamais vous aimer. »

Delacroix continuait de peindre.

« Est-ce bien sûr? demanda-t-il.

— Oui, et je vous prie encore de me pardonner en faveur de ma candeur, mon pauvre Delacroix. »

Delacroix ne quitta pas son chevalet.

(i) En français dans le texte.

« Vous êtes fâché contre moi, n'est-ce pas? Vous ne me pardonnerez jamais?

— Certainement si. Seulement, je vous prie de rester tranquille pendant dix minutes. J'ai là un coin de ciel qui m'a donné beaucoup de peine et qui vient à souhait. Asseyez- vous un instant, ou bien faites un petit tour et revenez dans dix minutes. »

George Sand naturellement ne revint pas et naturellement aussi ne souffla mot de l'histoire; mais, on ne sait comment, elle s'ébruita. Peut-être Jenny Leguillon avait-elle écouté la scène, cachée derrière une porte ou un paravent — elle en était bien capable — et pritelle un malin plaisir à la répéter. Delacroix lui-même, taquiné à ce sujet, ne nia jamais l'aventure. Il n'y était pas tenu, puisqu'en somme elle tournait à l'honneur de la dame : n'avait-elle pas repoussé ses avances?

Je l'ai racontée ici pour prouver que la poésie de Delacroix « n'allait pas se faufiler dans les jupons (i) », car nous ne pouvons admettre que d'autres aient réussi là où George Sand avait échoué. C'est un fait authentique que, seul parmi tous ceux sur lesquels elle essaya le pouvoir de ses charmes, un autre homme y resta insensible. Ce fut Prosper Mérimée, l'auteur de Colomba et de Carmen, l'ami de Panizzi. « Quand je fais un roman, disait-il, je choisis mon sujet; je ne veux pas qu'on me découpe pour en faire un. Mme Sand ne met pas ses amants dans son cœur, elle les met dans ses livres, et elle le fait si diablement vite qu'on n'a pas le temps de la devancer. »

Mérimée avait raison, chacun des premiers romans de George Sand a été écrit avec le sang du cœur d'une des victimes de ses insatiables passions; car je ne voudrais pas prostituer le mot « amour » en l'appliquant à ses liaisons. Je suis heureux de penser que cette épreuve

(i) En français dans le texte.

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